C’était, au moral, quelque chose d’analogue à l’espèce de prostration qui vous saisit, dans les phares du large, les jours de gros ouragan. Il n’y a pas de mots pour exprimer cela. On est roulé, ballotté, noyé dans un effroyable chaos de bruit. Tout est bouleversé, confondu. Il semble que l’on ait sur la tête tout le poids tumultueux de la mer soulevée hors de ses abîmes et, sous soi, le ciel béant, les profondeurs infinies du vide. Les murailles du phare elles-mêmes semblent tout à coup devenues vivantes et hurlantes ; les pierres muettes poussent des appels rauques, de formidables beuglements. Des paquets d’eau s’abattent, des vitres crèvent. Tout vire, tout oscille, tout chancelle. On ne sait plus, dans ce délire des éléments, à quel univers on appartient. On est comme projeté dans de vertigineux espaces ; on n’a plus conscience de quoi que ce soit ; on est soûl de fracas et d’horreur ; on s’abandonne, ainsi qu’un atome ivre, à tout l’inconnu des forces déchaînées…

Combien de temps dura mon abasourdissement, je ne le saurais dire. Ce furent des sons grêles de cloches qui m’en tirèrent. L’angélus, ou peut-être quelque glas, tintait à Plogoff. D’un geste irréfléchi, j’ôtai mon béret de mer et j’allais ébaucher le signe de croix que l’Église, en ces occurrences, recommande à tout croyant, quand, aussi vite, ma main s’arrêta, suspendue. Et, au lieu de l’oraison prescrite, à laquelle jusqu’alors je n’avais manqué jamais, ce fut une parole blasphématoire qui me jaillit des lèvres, la première que j’eusse proférée de ma vie, mon ingénieur. Je sentis, à cela surtout, que je n’étais plus le même homme et que, pour m’avoir retourné de la sorte, il avait dû se passer, dans ma destinée, quelque chose de foudroyant, d’irréparable, de définitif. Mes regards paralysés retrouvèrent leurs facultés de perception : ils s’ouvrirent sur le désastre.

Mon âme entière était comme une terre veuve, comme un pays rasé. Oui, oui, la « peste noire » avait magnifiquement accompli son œuvre ; la trombe mauvaise n’avait rien laissé debout. Moissons dorées des chers souvenirs, sèves tenaces des longs espoirs, doux logis de paix, de tiédeur et d’amour, tout était fauché, broyé, anéanti. J’étais aussi désert qu’un cimetière où les tertres même des tombes ont été nivelés impitoyablement et qui s’est vu arracher jusqu’aux ossements de ses morts.

Je promenai les yeux sur l’immensité de la lande, et je me sentis seul, éperdument seul ; je les levai vers le ciel nocturne que, la veille encore, je vénérais comme le temple des élus, comme le tabernacle visible de Dieu, et j’eus la certitude qu’il était vide, affreusement vide, qu’il n’était qu’une face de mensonge, que derrière ses jeux décevants de lumière et d’ombre il n’y avait rien. Et, songeant aux prières innombrables que, depuis ma bégayante enfance, je n’avais cessé d’exhaler vers lui, soit pour l’implorer, soit pour lui rendre grâces, je me pris soudain à rire d’un rire convulsif, d’un rire sauvage, comme en ont les « innocents » et les fous.

Je vous dois ma confession complète, mon ingénieur. La croix du Laz, je vous l’ai dit, se dressait à quelques pas de moi, de l’autre côté du chemin. Comment ne m’eût-elle point rappelé celle de Pénerf, là-bas, sur la route de Plogoff ? C’était, à une année d’intervalle, dans le passé, la même nuit printanière et pure, un peu plus parfumée. Je revis ma femme sur les marches du socle, son air de sphinx méditatif, tandis qu’elle guettait soi-disant la montée de la lune, et le frémissement soudain qui la secoua, quand, le doigt sur les lèvres, elle me fit signe d’écouter, dans le silence, ce bruit de voiture qui venait… Oh ! la jolie scène, vraiment, et si délicatement jouée !… Jamais une épaisse Léonarde n’aurait trouvé cela. Quels artistes, ces Trégorrois ! Et quelle merveilleuse entente de son rôle chez l’homme à la casquette, s’excusant d’une voix si naturelle, avec une surprise si peu feinte : « Mille pardons ! madame Adèle, je ne vous avais pas reconnue ! » Non, mais elle te l’avait écrit, qu’elle t’attendrait là, misérable, si même, longtemps à l’avance, vous n’en étiez convenus ensemble de bouche à bouche, entre deux baisers ! Et pour que ce fût plus piquant, on m’avait convié à la fête, moi, le benêt ! Et le bon Dieu aussi avait accepté d’en être, paraît-il, absolvant toute cette infamie, inclinant vers elle sa fruste figure de pierre et la bénissant de ses bras étendus !…

— Alors, c’est ça ta justice !… C’est à ça que tu sers dans le monde !… m’écriai-je.

Pris de la fureur des antiques briseurs d’images, je m’élançai vers la croix et, ramassant une poignée de cailloux je les jetai à la face du Christ. Puis, je me mis à marcher, à marcher devant moi, au hasard. Ma tête était pleine d’une confuse rumeur de mer et résonnait intérieurement comme une grande conque. Deux ou trois fois, je crus ouïr des pas sur mes derrières et je me rappelle que je disais :

— C’est lui !… C’est le malheur !

Et je m’arrêtais, je pliais le cou, sans me retourner, avec ce regard de côté qu’ont les bœufs, au moment où va s’abattre la hache de l’équarrisseur. Mais il n’y avait autour de moi que du silence, le vaste et funéraire silence qui enveloppe cette région du Cap, aux rares nuits de calme où l’Océan lui-même se tait. Et chaque fois la terrible évidence se faisait en moi plus précise, plus implacable, plus absolue. Car il ne me restait plus l’ombre d’un doute désormais. Ce que je me refusais à comprendre tout à l’heure, quand l’Ilienne me l’attestait en son jargon hideux, — mélange de sabbat et de catéchisme, — j’avais maintenant la révélation directe, infaillible, que cela était, que cela ne pouvait pas ne pas être, qu’il était dans l’ordre des choses nécessaires que cela fût. Je me reprochais seulement de ne m’en être point avisé plus tôt, d’être là comme une barque en panne qui tâte le vent et ne sait plus vers où gouverner.

Hé quoi ! je n’avais pas vécu un jour — non, pas un — sans redouter quelque embûche de la vie ; et l’abîme même où il était fatal que ma triste chance me fît choir, puisqu’il ne pouvait y en avoir pour moi de plus horrible, dire que c’était précisément le seul que je ne me fusse jamais représenté ! Parmi cette multitude de fantômes dont mon imagination, broyeuse de noir, excellait à peupler mes veilles et mes insomnies de Gorlébella, comment la menace de cette réalité, la plus immanquable, parce que la plus épouvantable de toutes, ne s’était-elle pas dressée devant mon esprit ?