— C’est pourtant vrai, prononça-t-elle, que tu m’as constamment aimée d’un grand amour ! Il n’y a pas de femme plus fortunée que moi. Je le dis à qui veut l’entendre, Goulven !
Je fus sur le point de crier comme au toucher d’un fer rouge. Ce n’est qu’au bout d’un instant que je pus reprendre :
— Il ne faut pas m’en louer, Adèle. Si le culte que je t’ai voué s’en allait de moi, plus rien d’autre n’y subsisterait. Lui parti, ce serait pis que la mort : ce serait le néant… Mais tu es là, vivante et bien portante, Dieu merci !
— Dis hardiment, fit-elle, que jamais je ne me suis connu une santé aussi florissante. D’ailleurs, il n’y a qu’à me regarder…
Mes yeux, que je m’étais efforcé de tenir baissés, à ce moment m’échappèrent et la parcoururent malgré moi, depuis les fines attaches de ses pieds jusqu’à la cambrure de son buste où sa gorge un peu haute s’enflait d’un frémissement harmonieux de vague à mer montante… Ah ! les morganes fabuleuses des légendes de son damné pays, elle en avait bien en elle toutes les séductions, toutes les perversités et toutes les traîtrises ! Je poursuivis :
— C’est parce que j’ai été tout de suite tranquillisé en ce qui te concerne que des remords m’ont assailli sur un autre point… J’ai beaucoup à me reprocher envers ma mère, Adèle.
Elle repartit, légèrement gouailleuse :
— Pour ce qu’elle s’occupe de nous, ta mère !…
— Je ne me pardonnerais pas de la perdre sans l’avoir revue.
— Oh ! bien, si ce n’est que ça !… s’écria-t-elle, dans sa joie égoïste de se sentir complètement hors de cause.