— Quelle est donc celle qui brille là-bas d’une clarté si blanche, droit au-dessus de Gorlébella ?

— Vénus, je crois, répondis-je de l’air le plus innocent du monde, en franchissant le seuil de la maison.


Je tournai le pignon nord de la caserne et m’acheminai vers la grille ; mais je ne la passai point, me contentant de repousser le battant avec force, comme si je le refermais derrière moi ; puis, après avoir piétiné quelques instants sur le sol, pour simuler la cadence d’un pas qui s’éloigne, je me glissai, dans l’ombre du mur d’enceinte, jusqu’à l’autre extrémité du principal corps de logis, où donnaient les fenêtres de l’Ilienne. Ce manège de rôdeur nocturne qui, la veille encore, m’eût paru incompatible avec mon caractère, j’y goûtais à cette heure une espèce de jouissance farouche et d’âcre volupté. Les circonstances venaient de réveiller en moi le démon héréditaire, l’esprit de ruse de mes aïeux paternels, les durs « Paganiz[5] » de l’Aber-Vrack, réputés naufrageurs subtils et grands dépisteurs de gabelous.

[5] On désigne par ce nom de « Paganiz », ou Païens, les populations, de mœurs encore rudes et primitives, qui occupent, sur le littoral léonnais, les territoires de Plouguerneau, de Plounéour-Trèz, de Kerlouan et de Guissény.

Les volets des Chevanton étaient clos ; mais, en y collant l’oreille, je perçus à l’intérieur une mélopée d’oraison. La sauvagesse vaquait à ses dévotions du soir auprès de sa canaille endormie. Je me traînai en rampant vers les marches du seuil et, par le « trou de chat » pratiqué dans le bas de la porte, j’appelai à voix sourde :

— Madame Thumette, s’il vous plaît !… Madame Thumette !

Le fredon cessa ; l’Ilienne m’avait entendu.

— C’est donc vous, monsieur Dénès ?

— C’est moi.