Elle tira doucement le verrou et m’introduisit dans la pièce. C’était la première fois que je pénétrais chez elle. Je demeurai tout suffoqué, d’abord, par l’odeur d’étable humaine qu’on y respirait, renforcée de je ne sais quel relent de saumure. Impossible, d’ailleurs, d’imaginer un capharnaüm plus étrange : aux solives, pendaient, pêle-mêle, des grappes d’oignons, des tourteaux de graisse, des quartiers de porc, des chapelets de poissons séchés ; une paire de rames, toutes velues de mousse marine, était appuyée contre l’armoire ; un ancien coffre de matelot, privé de son couvercle, contenait une provision de pommes de terre. Les meubles sentaient la crasse, la moisissure, le délabrement. Du lit à deux étages où les enfants étaient couchés, des mèches de varech s’échappaient par les déchirures des paillasses. Je n’avais pas idée d’un pareil désordre, d’une pareille saleté ; il fallait vraiment qu’ils crevassent les yeux, pour que j’y fisse attention, en un tel moment. La Chevanton elle-même éprouva le besoin de s’en excuser :
— Avec une ribambellée de marmaille, vous savez, on n’arrive pas à tenir propre.
Comme je cherchais des yeux où m’asseoir, elle essuya le banc, près de la table, avec le revers de son tablier.
— Au surplus, reprit-elle, on dit chez nous, à l’île, que conscience nette vaut mieux que mobilier luisant.
L’allusion était directe.
— C’est aussi un proverbe léonard, répondis-je.
Et, brusquement :
— Je suis venu, en me cachant comme un voleur. Ma femme me croit sur le chemin de Kérudavel… Alors, si vous voulez bien, vous allez tout me dire, madame Thumette… tout.
— Ah ! fit-elle, en humectant ses doigts de salive pour moucher la chandelle de suif qui brûlait entre nous, sur la table, vous ne mettez donc plus en doute ma parole de chrétienne, maintenant ?
Ses pupilles brillaient dans sa face de noiraude, comme ces phosphorescences verdâtres qui s’allument, les nuits d’orage, dans la mer.