— Allez, de grâce ! suppliai-je ; le temps presse.

Durant une heure d’horloge, elle conta, mon ingénieur. J’avais souhaité de tout entendre, et pas un détail, en effet, ne me fut épargné. La sauvagesse me fit boire ma honte goutte à goutte, jusqu’au dernier filet de lie.

Du jour, déclarait-elle, où elle avait appris le remplacement de Hamon par un Trégorrois, un « pays de la cheffesse », elle avait flairé le mal, la trahison déjà consommée. En voyant paraître le nouveau gardien, elle en avait été sûre.

— Rappelez-vous ce soir-là, monsieur Goulven ! Vous étiez en extase, comme un enfant, devant le perroquet. Eux, cependant, leurs yeux se riaient d’amour par-dessus la table. C’était la volonté de Dieu que je fusse à les observer derrière les vitres.

Dès lors, elle les avait suivis, guettés, épiés pas à pas ; elle s’était attachée à eux comme leur ombre. Toujours présente et jamais visible, elle avait été de moitié, en quelque sorte, dans leurs tête-à-tête, recueillant leurs propos, comptant leurs baisers !…

Dans le principe, ils avaient été prudents. Nulle part on ne les rencontrait ensemble, si ce n’est à la caserne, pour les repas ; encore faisaient-ils exprès de manger la fenêtre ouverte. Autrement, ils vivaient séparés. Louarn bricolait, taillait des bateaux pour les mioches ou fainéantait avec les douaniers de garde, sur la falaise, en jouant aux cartes et en fumant des pipes. La cheffesse, à son habitude, flânait, lisait, brodait… et, les après-midi de soleil, s’en allait comme par le passé, en promenade du côté de Saint-Theï.

— Oui, et elle agitait vers vous son mouchoir, n’est-ce pas, monsieur Goulven ? Et vous vous disiez apparemment : « Comme elle est fidèle au rendez-vous, ma petite femme chérie, et comme elle m’aime ! » Ha ! ha ! ce mouchoir-là, monsieur Goulven, ce n’était plus pour vous qu’on le secouait dans l’air… Je m’en étais vite aperçue, moi qui vous parle… Qu’est-ce que vous voulez ? C’est mon gagne-pain de fréquenter les grèves. Chiffonnière d’épaves, soit ! Il n’y a pas de sot métier, et celui-là vous fait la vue, je vous le garantis ! Ce n’est pas pour me glorifier, mais à quatre cents pas je distingue une couvée de mouettes dans un trou de roche. Je reconnais même les gens par nuit noire, vous m’en êtes témoin, — à plus forte raison au jour baissant, comme en ce soir de mai, veille de l’Ascension, où, pour la première fois, je les surpris en train de pécher… J’avais quitté la caserne plus tôt que d’ordinaire, afin d’atteindre, avant le crépuscule, les parages du Nord derrière le Van : c’était saison de forte marée, et je savais que la cueillette, là-bas, promettait d’être bonne. J’étais parvenue au sommet du promontoire et je longeais depuis quelque temps la crête, lorsque, au-dessous de moi, à mi-pente, je vis une forme d’homme, immobile, dont la casquette de toile grise me fut tout de suite un signalement. C’était Louarn. Les mains en visière, il regardait fixement dans la direction de Saint-Theï. J’eus une idée soudaine… Tiens !… Tiens !…

« Mais non, pensai-je, ils n’auraient tout de même pas ce front, la Trégorroise et son Trégorrois ! »

Eh bien, si, monsieur Goulven ! Ils avaient osé cela, les sacrilèges, de choisir l’enclos d’un saint pour s’y livrer à leurs chienneries !…

Après ça, convenez que, dans toute la région, ils n’eussent su dénicher un coin plus propice. Songez donc ! Une herbe fine, drue, veloutée comme un satin, à peine foulée une fois l’an, aux messes de pardon, par le pied des hommes, si sacrée pour les bêtes elles-mêmes que les oiseaux de mer, à ce qu’on dit, ne voudraient pas la souiller de leur fiente ; un mur de ronde assez élevé pour abriter des vents du large… et des longues-vues de Gorlébella ; partout à l’entour la solitude vaste ; jamais un passant. Un paradis terrestre, quoi !