— Du temps de Hamon, c’est moi qui m’occupais de sa chambre, dans la tourelle, et il m’avait remis ce double passe que j’ai conservé… Ne me demandiez-vous pas des preuves, tantôt ? Vous allez être servi… Pensez-vous que votre femme soit couchée ?
— On peut voir.
— Ne bougez pas. Je vais sortir avec mon fanal, comme si je me rendais au penzé[6].
[6] A la quête des épaves.
Son absence ne dura pas deux minutes.
— Elle dort, la tête au mur… Venez !
J’obéis, le cœur serré d’une indicible épouvante. Il me semblait suivre une sorcière vers quelque monstrueux sabbat. Devant nous se dressait, mystérieuse et funèbre dans la nuit sans lune, la tour de l’ancien phare désaffecté.
XI
Une procession de voiles vient d’émerger des profondeurs du septentrion. Ce sont les barques loguiviennes[7], à n’en pas douter. Elles s’avancent comme une troupe de cygnes noirs. Chaque printemps, elles émigrent de la sorte, des confins du Goëlo, emportant une tribu entière, hommes, femmes, et les enfants qui ne sont pas encore sevrés. Il ne reste au pays que les aïeules, pour garder les maisons vides et les lits défaits. Six mois durant, elles vieillissent là, solitaires, assises sur les seuils à filer de la laine pour les tricots, en attendant les expatriés.
[7] Loguivy est une petit port de pêche, à l’embouchure du Trieux.