Voilà des années que les Loguiviens ou, comme on dit ici, les Paimpolais, accomplissent périodiquement cet exode vers les eaux de Sein, riches en homards. Ils prennent à l’île leurs quartiers d’été, s’installent par familles chez l’habitant, qui les exploite le plus qu’il peut et les poignarderait volontiers d’une main, tandis qu’il accepte leur argent de l’autre. Les deux populations logent sous les mêmes toits, sans jamais se mêler ni se fondre. On cite un seul exemple de Paimpolais ayant épousé une Ilienne. La parenté de la jeune femme aussitôt la répudia. Son propre frère avait juré sa mort. Elle dut fuir avec son mari, gagner, sans espoir de retour, les rives du Goëlo, où elle ne tarda pas à dépérir de tristesse, de consomption, de nostalgie. Sa dernière parole fut pour supplier l’homme à qui elle s’était donnée de ramener son cadavre au cimetière de son bourg natal…
Du temps que j’étais au phare de Bodic, nous n’étions séparés de Loguivy que par l’estuaire du Trieux. Le plus souvent, lorsque nous avions à nous rendre à Paimpol, c’est là que le bac nous déposait. Les vieilles nous bonjouraient au passage et nous nous arrêtions presque toujours à causer avec elles. Nous avions même noué des relations. Parfois, on nous invitait, selon l’usage de ces contrées hospitalières, à prendre le café. Nous demandions des nouvelles des absents et si leurs lettres annonçaient une pêche fructueuse. On nous faisait des récits sur Sein. La plupart de ces bonnes femmes y avaient été, mais elles n’en parlaient pas moins comme d’une terre étrange, à demi fantastique, perdue dans l’immensité des espaces, par-delà des frontières du monde réel.
Elles la voyaient, à travers la brume de leurs souvenirs, sous l’aspect d’une région maudite. C’était, pour elles, l’île de la désolation, de l’épouvante et de la mort, comme aux époques anciennes, quand les druidesses des Gaules y sacrifiaient à des idoles de pierre sur des autels sanglants.
— Pensez donc ! Pas un arbre, pas une source d’eau vive, pas un chant d’oiseau bocager !… Les vaches, en guise d’herbe, y paissent du goémon. Et quels sauvages, que ces gens de là-bas ! Jadis, aucun prêtre ne voulait demeurer parmi eux. On leur donna pour recteur un matelot qui ne savait que ses patenôtres, avec mission de les christianiser à coups de garcette. Ils pratiquent une religion brutale, une religion fanatique et sans douceur. Ils furent longtemps avant de nous permettre l’accès de leur église : nous n’avions droit d’assister aux offices que du dehors, par l’entrebâillement des portes. Ce sont tous des pharisiens et des forbans… Puisse votre chance vous préserver d’être jamais envoyé dans ces parages, monsieur Dénès ! Qui voit Ouessant, voit son sang, mais qui voit le Raz n’a plus qu’à dire : Hélas !…
Ces propos des vénérables Loguiviennes nous faisaient sourire, Adèle et moi. Nous les traitions un peu comme des radotages, comme des contes… En combien de réflexions et de commentaires ne s’abîmeront-elles pas, les aïeules du Goëlo, quand les homardiers, retour de la campagne de pêche, répandront dans la petite bourgade marine le bruit de la sombre aventure arrivée à Gorlébella !
— Vous savez bien, Dénès le Léonard, qui fut gardien au phare de Bodic… Vous vous rappelez comme il aimait sa femme, la tant jolie artisane trégorroise, la fille unique au père Lézurec… Qui jamais aurait osé prévoir une telle fin à un ménage si heureux !
Et les vieilles, alors, de marmonner, les mains jointes :
— Un homme si tranquille, Jésus-Dieu !… Ce sont, bien sûr, les démons du Raz qui l’auront perdu…