Après, je ne sais plus très bien. Je me rappelle vaguement avoir dégringolé un raidillon, respiré des odeurs mouillées de campagne, longé des quais, franchi un pont, escaladé enfin un flanc de montagne boisée d’où l’on apercevait à peine, dans le bas-fond vaporeux, le clignotement indistinct des lumières de la ville. Une mousse drue faisait tapis au pied des hêtres ; je m’y étendis et, terrassé de fatigue, d’épuisement, d’hébétude physique et morale, je roulai dans le sommeil. Les cimes des arbres, balancées au vent de la nuit, m’enveloppaient comme d’une puissante rumeur de mer. Je rêvai, mon ingénieur, que, par je ne sais quelle opération magique, vous m’aviez obtenu la faveur de recommencer ma vie. J’étais couché dans mon hamac de gabier. Vogue la Melpomène ! Par les sabords entr’ouverts, des souffles entraient, des souffles d’Océan tiède, pâmé sous les ardentes constellations du ciel austral. Ils me caressaient le visage, ils me gonflaient la poitrine. Et c’était comme une ivresse lente, comme un narcotique d’oubli… Dans le hamac le plus rapproché du mien, un camarade achevait de lire une lettre au timbre de France. Il se pencha vers moi, murmura :
— Dis donc, Pater-Noster, voilà qu’on m’écrit qu’elle est morte.
— Qui ça ?
— Ma bonne amie, donc !… Adèle, la petite Adèle, la fille à l’ancien de la rue Colvestre.
Je vis alors seulement qu’il avait les traits de Louarn. Il pleurait. Je cherchai des mots d’apitoiement pour le plaindre. Mais tout aussi vite il essuya ses larmes.
— C’est l’heure de la relève, dit-il.
Le sifflet du maître d’équipage retentit… Hélas ! non, c’était le sifflet du premier train d’aube débouchant en gare, mon ingénieur. Je retombais dans le cauchemar, c’est-à-dire dans la réalité.
Quand j’eus dégourdi mes membres, secoué la rosée qui engivrait mes vêtements et rassemblé quelques lambeaux d’idées éparses :
— Ça, me demandai-je, où et comment passer cette journée, ainsi que les douze ou treize autres qui la vont suivre ?
En quittant la caserne, j’avais visé un double but très précis : d’abord, m’évader d’un logis où je n’étais plus chez moi et rompre avec la présence abhorrée d’une femme qui avait cessé d’être la mienne ; ensuite, gagner Quimper pour y faire l’emplette que vous savez, persuadé à tort ou à raison qu’elle m’offrirait des garanties plus certaines, si je me la procurais au chef-lieu… Quant au voyage en Léon, ce n’avait été, ce ne pouvait être, dans mon intention, qu’un pur prétexte… Revoir, avec mon âme ravagée, mon âme méchante d’aujourd’hui, le grave et religieux pays de mes innocences d’autrefois ? M’entendre appeler du haut de tous les clochers, des marches de tous les calvaires, par le spectre éploré de mes croyances mortes ? Croiser au détour de chaque chemin d’anciennes petites amies de catéchisme, devenues dans l’intervalle épouses chastes et mères fécondes ? Et surtout, oh ! surtout, apporter sous le vénérable toit familial des pensées de haine, m’asseoir à ce foyer si calme et si probe, l’esprit uniquement hanté par des images de vengeance, de massacre et de sang ? Allons donc ! Est-ce que cela était parmi les choses admissibles ! Est-ce que tout mon être n’aurait pas regimbé là contre ! Est-ce que j’y aurais pu songer seulement !