Ce fut pourtant ce qui advint, du moins en partie. Vous y fûtes pour beaucoup, mon ingénieur. Je fis, en effet, réflexion que je risquais trop gros jeu à vouloir séjourner dans une ville où vous aviez votre résidence. Rien qu’à me remémorer l’alerte de la veille, je me sentais blêmir de frayeur. Il fallait se terrer ailleurs, mais où ? mais de quel côté ?

Comme je m’interrogeais, anxieux, je vis au-dessous de moi, dans la vallée, les rails de la voie ferrée s’embraser des premiers feux du matin et se dévider en scintillant, pareils à deux câbles d’or. Des locomotives manœuvraient, crachaient des fumées blanches qui animaient l’espace d’un peuple de figures aériennes. Les plaques tournantes trépidaient avec d’énormes bruits de gongs. Ces spectacles de la vie civilisée, il y avait, me sembla-t-il, des siècles que j’en étais absent. Je m’acheminai inconsciemment vers eux. Avant même que je me fusse rendu un compte exact de ce que je faisais, j’étais à la gare, stationnant près du guichet, parmi le groupe assez restreint des voyageurs en partance.

La distribution des billets commença.

Une vieille paysanne, en coiffe plate de Plounéour-Ménèz, me précédait. Elle dénoua le coin de son mouchoir de poche, y prit quelques menues pièces d’argent et dit à l’employé, d’une voix peureuse :

— Landerné, mar plich[10]

[10] Landerneau, s’il vous plaît.

— Hein ? fit l’homme avec rudesse.

La vieille me regarda, une supplication dans les yeux. Je déposai un louis sur le comptoir de cuivre.

— Landerneau !… criai-je. Deux troisièmes !

On ne contrarie pas le hasard. La bonne femme qui, à son insu venait d’en être pour moi l’instrument, ne permit pas que je montasse dans un autre compartiment que le sien. Comme la naine du porche de Saint-Corentin, elle était toute confuse de ma libéralité et s’entêtait, avec une obstination de Bretonne, à vouloir me rembourser le prix de sa place.