— C’est que, sans vous offenser, vous n’avez pas l’air d’un riche, vous non plus.

Pour calmer ses scrupules, je lui sortis, du geste insouciant d’un matelot qui rentrerait de campagne, une poignée d’or et de billets de banque mêlés à du billon.

— Vous arrivez des Amériques, peut-être ? me demanda-t-elle ingénument.

Elle avait un fils qui s’était embauché pour l’Argentine, sur la foi d’un prospectus d’émigration, et elle en était sans nouvelles, depuis quelque cinq ans, mais elle ne désespérait pas de le voir reparaître, un jour ou l’autre, vêtu comme un « gentilhomme », avec des coffres chargés de lingots.

Tout en me contant cette histoire, elle s’était mise à défaire un panier d’osier peint en noir, installé près d’elle sur la banquette. Elle en tira successivement du pain, du lard fumé, un peu de beurre dans une coupelle de buis, une fouace, enfin, un de ces lourds gâteaux de pâte grossière qui se débitent, par les rues de Quimper, les jours de marché.

— Vous accepterez du moins de partager ma nourriture, dit-elle, puisque vous en avez, comme moi, pour jusqu’à Landerneau ?

Ce n’était pas l’envie qui me manquait de goûter à ces provisions dont la frugalité même exhalait un je ne sais quoi d’honnête et d’appétissant. Il y avait près de vingt-quatre heures que je n’avais ni mangé, ni bu, et mon estomac d’homme robuste, accoutumé à l’air aiguisé du large, n’était pas sans crier énergiquement la faim. Mais le supplice que j’avais imaginé pour me venger des deux autres, je tenais à l’expérimenter d’abord sur ma propre personne : j’avais résolu d’éprouver par moi-même si cette torture du jeûne était bien ce que je souhaitais qu’elle fût, et aussi de vérifier, dans la mesure du possible, le temps qu’il fallait pour que son œuvre s’accomplît. J’assurai donc la pauvre vieille que je m’étais abondamment lesté la panse avant de me mettre en route.

— Soit, fit-elle ; mais vous ne refuserez pas de prendre cette fouace. Cela s’emporte. Vous la croquerez, quand il vous plaira.

Elle avait commencé de l’introduire de force dans la poche de ma veste. Je la laissai faire, pour ne la point contrister.

Nous nous séparâmes à Landerneau, sur le parvis planté d’ormes, devant la gare. Elle avait les cils humides, la chère mamm-goz[11], et elle se répandait en paroles de bénédiction, à la manière des humbles aïeules de Bretagne. Attendri moi-même, je lui demandai :