Sept heures du soir.
C’est la dernière fois aussi que je viens de procéder à l’allumage du feu.
Elle finit assez mal, au dehors, cette journée après laquelle, durant tout un mois, j’ai tant soupiré. Les vents ont incliné vers le suroît. Une aile sombre, une aile d’une envergure immense et comme ouatée, par places, d’un duvet grisâtre, monte et plane sur la mer où frissonnent des teintes sinistres des glauques et des violets innomés. Sein, toute noire, semble baigner dans une mare de sang refroidi. Une étoile, qui s’essayait à luire, a pris peur et s’est éclipsée. Seuls, les phares dardent leurs prunelles intermittentes ou fixes au milieu de cette grande ténèbre soudaine, annonciatrice de l’ouragan.
Ainsi que vous le trouverez porté à la feuille de service, ils sont tous visibles, ce soir. Depuis le pâle éclair de l’Ar-Mèn jusqu’à la crinière étincelante que secoue le Stif, pas un ne manque à l’appel… Les eaux peuvent s’ébrouer, le grain peut fondre : les sentinelles atlantiques sont à leur poste !…
Allons ! achève de régler tes comptes avec la vie, dur moribond de Gorlébella !
Le Léon, je vous l’ai dit, n’est point une terre à légendes, mon ingénieur. On y est peu sensible au charme des beaux récits où s’enchante l’âme trégorroise. La superstition, en revanche, y pousse dans les esprits une racine tenace et les enserre des mille replis de ses sarments noueux. Le plus souvent elle y revêt un caractère funèbre. La constante préoccupation de la mort est sur cette race. Ses monuments les plus artistiques sont, avec ses églises, ses ossuaires. A Saint-Pol, nos professeurs ne se faisaient pas faute de nous conduire en promenade au cimetière de la ville et de nous détailler à plaisir les richesses d’ornement de son enceinte, qu’ils comparaient au Campo-Santo.
J’ai eu occasion, je crois, de mentionner dans ces pages la béguine qui m’enseigna mon catéchisme. De temps à autre, elle complétait le texte orthodoxe par des gloses de sa façon. Elle nous disait, par exemple :
— Lorsque l’âme, au moment du trépas, quitte le corps, elle a certaines formalités terrestres à remplir, avant de se présenter au tribunal de Dieu. Pour cela, elle se change soit en souris, soit en moucheron, soit en quelque animal encore plus subtil et plus fugace. Ainsi déguisée, elle va, trotte, vole. Tous les objets qui lui ont servi de son vivant, toutes les bêtes qu’elle a employées, tous les lieux qui évoquent pour elle un souvenir, ou joyeux, ou triste, il faut qu’elle les effleure, qu’elle les visite, qu’elle les parcoure, en un mot, qu’elle prenne congé d’eux.
Et la béguine concluait, en baissant mystérieusement la voix :