Et je corrigeai mentalement :

— C’est-à-dire à jamais !…

Je demeurai le regard fixé sur le sillage du bateau, jusqu’à ce que le plus lointain remous s’en fût effacé. Quand cette mince traînée d’eau miroitante cessa d’être visible, j’eus l’impression qu’en moi aussi venait de s’éteindre toute lueur d’âme, tout frisson de sensibilité. Ma suprême attache avec la terre des hommes se trouvait rompue. Beztré, Feunteun-Od, adieu les petites criques sauvages taillées au flanc des promontoires de pierre comme par des pioches de géants !… Le gardien Dénès ne reprendrait dorénavant le chemin des vagues que pour atterrir aux ports d’outre-monde…

Je m’étais assis au seuil du phare.

— Là ! fit Louarn qui n’était occupé que des paquets, j’ai tout rangé dans la cambuse. Il n’y aura plus qu’à disposer le couvert, ce tantôt… Est-ce que tu as déjeuné, toi ?

— Non. Mais ça ne me dit pas, de manger.

— C’est comme moi. Je me réserve.

Il s’accroupit à mes côtés, à même la roche, parmi les varechs rampants dont on entendait, par intervalles craquer les capsules d’ambre. Le soleil allait sur midi ; la mer avait encore près de quatre heures à monter : elle s’enflait doucement, s’étirai ainsi qu’une bête paresseuse sous la caresse de la lumière. Mon compagnon roula une cigarette, y mit le feu. Et, après avoir humé quelques bouffées :

— Fait-il assez bon !… Un temps exprès !… Sens-tu ? On dirait que le Raz embaume comme une prairie à la saison des foins… Ç’aurait été trop dommage, vraiment, si elle n’était pas venue.

— La fête eût été manquée, répondis-je.