—C’est apparemment que nous ne sommes pas de la même race.

Cette remarque, sur ses lèvres, me causa une sorte de malaise, et j’eus soudain le sentiment qu’elle disait vrai, que, tout en cheminant là, côte à côte, nous étions en réalité séparés par un monde, qu’il y avait, entre ses origines et les miennes, un fossé immense, et comme la barrière morale d’un Fromveur. Nous marchions maintenant de plain-pied sur une aire plate, avec une impression d’être très haut, presque de planer. La route, devant nous, plus large et plus unie, filait droit à travers des chaumes. Nul accident visible de terrain. Pas un arbre, pas même un végétal arborescent. Rien qui rompît la sobre et sévère harmonie du paysage. Du point où nous étions parvenus, l'île se montrait toute, en sa nudité triste, suspendue entre ciel et mer, avec les cassures nettes de ses rivages, le brusque arrêt de ses falaises dans l’Océan. Une, deux lieues d’étendue peut-être, et cela communiquait à l'âme néanmoins l’ivresse de l’espace, le vertige de l’illimité.

On respirait dans l’air un parfum spécial, très subtil et très pénétrant, fait de mille odeurs secrètes, indiscernables, et qui vous grisait comme un philtre.

—Ne cherchez pas, me dit Marie-Ange: c’est l’arome d’Ouessant. Il imprègne ici toutes choses, et jusqu’aux pierres des maisons.

Elles commençaient d’apparaître, les maisons: tantôt solitaires, au centre d’un courtil, tantôt groupées en menus hameaux. Les toits d’ardoises brillaient doucement, d’un éclat gris bleu; les cheminées pointaient, enrubannées de lichens d’or, et exhalaient, la plupart, de minces fumées tout de suite évanouies dans l’extraordinaire profondeur de l’azur. Le ciel, à mesure que nous avancions, semblait monter, s’élargir. Et, sous cette courbe infinie, dans le vaste rayonnement de la lumière, tout prenait des proportions plus grandes que nature. Pas de perspectives ni d’arrière-plans; les distances visuelles étaient comme supprimées.

—Voilà!—fit Marie-Ange, comme nous arrivions à un carrefour de petites routes au milieu des cultures,—vous n’avez qu’à continuer droit devant vous. Le chemin vous conduira de lui-même. Moi, mon logis est là-bas, dans l’ouest. Puisque vous restez quelques jours, faites-moi le plaisir de m’y venir voir. Le lieu s’appelle Cadoran. C’est la plus ancienne demeure de l'île, le berceau du clan des Morvarc’h qui compte à lui seul trente familles. Mon mari, je pense, sera là pour vous recevoir et vous mènera, si vous le désirez, au rocher de Kélern où dort, dit-on, le chef de notre race, Morvarc’h le Têtu, qui fut roi de la mer.

Elle avait prononcé les derniers mots sur un ton mi-sérieux, mi-plaisant; et, là-dessus, nous nous quittâmes. Plus d’une fois je me retournai pour la regarder s’éloigner vers l'«ouest», dans la direction de ce Cadoran dont je ne cessais de me répéter machinalement le nom, comme s’il y eût eu dans ces trois syllabes sonores je ne sais quelle vertu de mystère et d’enchantement. Lorsque enfin la belle îlienne eut disparu à mes yeux, masquée sans doute par quelque déclivité du sol, il me sembla qu’avec ses clairs cheveux d’ambre autour de son pur visage un peu de la splendeur du jour s’en était allée... Une voix aiguë cria derrière moi:

—Si vous voulez monter, monsieur... Il y a de la place, et vous arriverez du moins en même temps que votre valise.

Celle qui m’interpellait de la sorte était une petite vieille, à la figure encore fraîche, embéguinée dans un étroit capuchon noir d’où s’échappaient, sur un fichu également noir, des mèches grisonnantes pareilles à une filasse d’étoupe non cardée. Elle était assise ou plutôt accroupie dans un diminutif de charrette que traînait un diminutif de cheval. Du geste, elle me désignait près d’elle un coin de banc inoccupé, en avant d’un monceau de paquets, parmi lesquels mon modeste bagage de collecteur de légendes et de chansons. Je compris qu’en déclinant son offre je chagrinerais cette brave femme et je me juchai tant bien que mal à ses côtés. Elle poussa un cri guttural, assez analogue au coup de sifflet des courlis; le poney ouessantin secoua ses oreilles velues, et nous partîmes au trot, escortés par des vols blonds d’alouettes qui se levaient, à notre approche, du milieu des sillons et se dispersaient au-dessus de nos têtes, dans l’air calme.

La vieille cependant m’expliquait que c’était elle la «commissionnaire» de l'île.