—Six sous et une régalade!—me répondit l’obligeante commissionnaire, lorsque, dans la salle basse de l’hôtel Stéphan, je m’offris à lui payer son dû.

Et, quand nous eûmes trinqué ensemble, à la façon bretonne:

—Vous savez, je ne vous ai pas tout dit... Si Marie-Ange vous intéresse, trouvez quelqu’un qui veuille bien vous conter l’histoire de la Sirène... moi, je ne peux pas: dans ma position, il faut vivre en bons termes avec tout le monde.

IV

Je fus édifié le soir même, par un simple hasard... J’avais passé la plus grande partie de l’après-dînée à errer dans les roches de Loqueltaz. C’est le site peut-être le plus merveilleux de l'île. Les jeux de la nature semblent y avoir obéi aux lois d’une esthétique grandiose: les granits colossaux se sont comme organisés d’eux-mêmes en une sorte de cathédrale d’avant les âges, en un sanctuaire fruste, formidable et prestigieux. Piliers, arceaux, fenêtres ouvertes sur l’infini de l’espace, rien ne manque à l’ornementation de ce temple sans date, chef-d'œuvre des forces primitives. Pour voûte, le ciel; pour tapis, un gazon moelleux comme un velours. La mer, qui y pénètre par une large fissure, forme des espèces de vasques d’eau lustrale qui ont dû servir, dans les temps barbares, à de mystérieuses ablutions.

Il est probable, en effet, que le vieux naturalisme celtique eut, en cette majestueuse enceinte de roches, un de ses asiles consacrés. Aujourd’hui encore, les mères y amènent les enfants mâles, dès qu’ils sont en état de marcher, et, après leur avoir fait faire trois fois le tour de l’enclos, les plongent dans le premier flux, à l’heure de la marée montante. C’est une façon de les vouer à la mer, mais aussi de les rendre invulnérables à ses maléfices. Ils sont désormais sous la protection de saint Gildas,—en breton Veltaz,—qui passe, dans la croyance populaire, pour avoir vécu de longues années en ce lieu et pour l’avoir «exorcisé».

—Autrefois, monsieur, douze vierges, belles de corps comme des anges, mais perverses d'âme comme des démons, avaient ici leur résidence d’été. L’hiver, elles s’en allaient on ne savait où, derrière les grandes brumes, par le chemin des orages. Mais, sitôt que les clairs soleils commençaient à luire, on les voyait soudain reparaître; elles arrivaient en nageant, le buste soulevé hors des ondes et les vagues avaient l’air d’être les plis de leur vêtement. Jamais elles ne prenaient terre, car, sorties des eaux, elles n’étaient capables que de ramper. Elles demeuraient donc dans les piscines qui sont au bas des roches; mais là, tout le jour,—et toute la nuit, s’il faisait lune,—elles se livraient à leurs ébats. Leur principale occupation était de chanter. Elles chantaient des choses douces, de longs appels d’amour, propres à séduire le cœur des jeunes hommes, et le cœur des jeunes hommes s’attendrissait à les entendre. Beaucoup se damnèrent pour les douze fées. Il y en eut qui, pour les suivre, plantèrent là leurs promises et même leurs vieux parents à l’article de la mort. C’est alors que Dieu prit l'île en pitié et lui envoya saint Veltaz. Le saint, qui était évêque, donna son anneau à baiser aux «Sœurs de la mer». Elles en reçurent aux lèvres une telle brûlure qu’elles se dispersèrent en hurlant. Depuis, elles ne se sont plus montrées en ces parages, du moins au dire des anciens.

Ainsi me parlait une pastoure, la seule créature humaine que j’eusse rencontrée aux abords de ce désert,—une fillette d’une quinzaine d’années, je pense, mais contrefaite et nouée, la figure cousue de scrofules, les yeux étrangement tristes et profonds. Elle paissait la vache d’un des guetteurs du sémaphore, à ce qu’elle m’apprit, et s’était mise à marcher près de moi, tirant sa bête à qui la mélancolique tombée du soir arrachait des meuglements plaintifs.

Une légère buée grise voilait peu à peu les choses. Les maisons lointaines semblaient se tapir au ras de la lande. L'île apparaissait comme enfermée dans des murailles immenses, les murailles mouvantes de la mer. On percevait de grands bruits d’orgues, épars dans les étendues invisibles. Sur une hauteur, en face de nous, le phare électrique du Créac’h venait de s’allumer; et cela ne fut pas sans ajouter encore à la solennité de l’heure, cette soudaine flambée pâle, au haut de cette énorme stèle, d’aspect funéraire, bariolée d’un peinturlurage macabre où le noir alterne avec le blanc.

Peureuse et frissonnante sous sa cape de laine brune, la fillette continuait: