—Elles ne se sont plus montrées dans ces parages, mais, du côté de Kélern, on les entend toujours et même, par claire nuit, on les peut voir qui tordent aux rayons de la lune, pour les sécher, leurs longues chevelures ruisselantes. Seulement, elles ne sont plus que onze, les Morganes...
—Ah! Et qu’est devenue la douzième?
—La douzième?... Je vais vous le dire... Les «anciens» prétendent qu’il y a cent ans, mille ans peut-être, l’homme de Cadoran la pêcha dans ses filets; par mégarde, selon les uns, mais plutôt parce que la fée avait résolu de se faire prendre. Elle aimait d’amour cet homme, qui était le plus fier et le plus beau des gars d’Ouessant. Quand il l’eut tirée sur le sable, elle lui dit: «Laisse-moi être ta femme, à la manière des filles de ta race, et je te ferai roi de la mer.» Elle parlait d’une voix si douce, avec des gestes si câlins, qu’il ne se sentit pas le courage de la repousser, comme sans doute il aurait dû faire. Puis, d’être roi de la mer, cela le tentait. Cependant il hésitait encore: «Comment deviendrais-tu ma femme, puisque tu n’as que la moitié du corps d’une chrétienne?» Elle répondit: «Porte-moi dans tes bras jusqu’au seuil de ta maison et ne t’inquiète pas d’autre chose.» Elle était froide comme l’embrun de novembre quand il la prit sur sa poitrine, entre ses bras; mais, dès qu’ils furent sur le chemin de Cadoran, sa chair tiédit et les écailles de ses hanches et de ses jambes se mirent à tomber. Devant la maison, elle pria l’homme de la déposer sur la traverse du seuil, et aussitôt, elle marcha toute seule, jusqu’au lit...
La fillette s’interrompit, comme effrayée de confier ces choses à un «étranger», au milieu du silence plus vaste et parmi les grandes formes troubles des pierres de Loqueltaz au crépuscule.
—Et ils s’épousèrent? demandai-je.
Elle reprit, mais en baissant la voix:
—Oui et non. Ce furent des noces singulières. D’après les conditions du contrat, paraît-il, la fée ne devait appartenir au pêcheur que la nuit. Un peu avant l’aube, elle se levait, gagnait la mer, retournait à sa vie ancienne, s’en allait au large rejoindre ses sœurs. Cela dura quelque temps de la sorte. Tout prospérait au maître de Cadoran; les vagues lui apportaient, jusque dans l’aire de sa demeure, les poissons et les épaves; les vents et les courants lui obéissaient comme à un roi. Il était heureux et riche. Une enfant superbe, de tous points semblable à sa mère, lui était née. Que pouvait-il souhaiter de plus?... Eh bien! il trouva que ce n’était pas encore assez. Un matin, comme la prime aube allait poindre, il dit à la fée: «Ne te lève pas, je te prie: je veux que tu sois mienne à la clarté du soleil aussi bien que dans les ténèbres de la nuit!» Tristement elle lui répondit: «Ne me demande point une telle chose. Ce serait notre malheur à tous deux et le malheur de notre postérité.—Si tu me refuses, insista-t-il, c’est donc que tu ne m’aimes point.» Ce mot fit à la Morgane une peine si profonde qu’elle s’évanouit, et, quand elle reprit ses sens, le jour avait paru!... Et depuis...
—Depuis?...
—Une fatalité pèse sur la race de la Sirène.
—Elle existe donc toujours cette race?