—C’est le clan le plus nombreux de l'île. Hommes et femmes, ils sont, du même nom, plus de quatre-vingts.
—Et quelle est cette fatalité qui pèse sur eux?
—C’est très difficile à expliquer, voyez-vous...
Le vrai, c’est que la petite îlienne se souciait médiocrement de me fournir ces explications. Volontiers elle eût brisé là l’entretien.
Je dus lui arracher les phrases par lambeaux, sans compter qu’il y avait dans son breton d’Ouessantine quantité d’idiotismes qui me déroutaient... En résumé, voici: de génération en génération, le sang immortel de la Sirène de Cadoran s’épanouit en un type unique, un délicieux type de femme, d’une séduction irrésistible et d’un charme exquis. Ce sont comme autant de réincarnations successives de la primitive aïeule, dans lesquelles revivent ses formes adorables, le mystère inquiétant de son âme double, la magie de ses gestes et de sa voix, tous les prestiges de sa beauté. Une bénédiction, selon le mot de Nola Glaquin, semble, en effet, être sur elles. C’est une joie rien que de les contempler. Elles ne sont pas seulement la parure de leur clan, elles sont l’orgueil de toute l'île. On les recherche, on les entoure, on les fête, on a pour elles mille attentions, mille prévenances. Mais, ce qui ne se dit pas, du moins tout haut, c’est qu’à ces hommages rustiques il se mêle une grande part de pitié. La «fille de la Sirène» n’est pas tant un objet d’admiration que de plainte. Un implacable destin la guette, embusqué là-bas dans les menaçantes solitudes des eaux.
A peine mariée à quelque franc gars de la mer, issu, suivant l’usage insulaire, de sa parenté, elle est frappée tout à coup, brutalement, en plein bonheur.
Un beau jour, le mari s’embarque pour la pêche, comme d’habitude. Il fait temps joli, brise douce et ciel clair. Nul accident ne semble à craindre. Le soir est venu, la nuit tombe, l’homme ne rentre pas... Que s’est-il passé? Cela, c’est le secret des Sirènes. Une fois de plus elles ont châtié la trahison de leur douzième sœur. Et, tandis que la veuve crie, du haut des roches, appelant celui qu’elle ne reverra plus, on les entend au loin qui rient et qui chantent, qui chantent à voix légère:
Hou! Hou! la mer s’éveille
Le vent souffle au suroît...
Rarement les flots rendent le cadavre; encore ne jettent-ils à la côte que ses membres épars, «ses épaves».
—Çà!—demandai-je, comme nous allions nous séparer, la pastoure pour prendre le sentier du sémaphore, moi, pour continuer vers le bourg—présentement, c’est bien Marie-Ange, n’est-ce pas?...