—Accrochée à une paroi de chêne lustré, dans le salon d’un transatlantique, j’ai miré d’exquis visages de passagères, des gestes élégants, d’harmonieuses attitudes. Où dorment-elles maintenant, les belles voyageuses, sur quel lit d’algues ou de sable, à quelles profondeurs d’Océan?...
Tous des échappés de naufrages, ces meubles de provenances si diverses, et qui évoquaient, dans l’atmosphère si calme de cette chambre bretonne soigneusement entretenue comme un reliquaire, d’affreuses visions d’équipages en détresse, de noyés hagards, de lourds navires sombrés... Je me suis réveillé au bruit des cloches carillonnant le premier son de la messe.
C’est dimanche.
Même temps qu’hier: un ciel tout neuf, la limpidité des matinées de Bretagne en octobre, une lumière idéale, élyséenne, une lumière finement bleutée. La ruelle, devant ma fenêtre, s’ouvre sur une filtrée de mer assoupie où des barques se balancent doucement.
Les gens des hameaux commencent à déboucher de toutes les directions, hommes et femmes tout de noir vêtus, figures maigres et graves qui défilent sans hâte, en silence. Ils se suivent par groupes, par familles, comme aux anciennes époques des migrations patriarcales, les vieux en tête, et, en dernier lieu, les enfants. Charmantes pour la plupart, les fillettes, avec leurs coiffes d’aïeules sur leurs boucles blondes, frisées comme des goémons et qu’on n’a pas écourtées encore, avec leurs châles clairs, semés de fleurs peintes, dont les couleurs éclatent joyeusement parmi le noir des autres costumes.
L’église est au haut de la bourgade. On y monte par un chemin que bordent d’un côté des façades grises, cabarets ou maisons de marchands, de l’autre, une rangée d’ormes malingres, les seuls arbres de l'île, tout frissonnants des atteintes de l’automne et comme minés par un mal secret, par une obscure nostalgie de plantes en exil. Le mur du cimetière les abrite des vents du nord, mais les étouffe aussi dans son ombre.
Et le voici, ce cimetière. Un arpent de quelques acres, un champ des morts, frère des courtils disséminés dans la campagne voisine, autour de la demeure des vivants, avec cette unique différence qu’il est planté de croix et que l’herbe y foisonne à plaisir, en touffes plus vertes et plus épaisses. J’y entre en compagnie du syndic, quartier-maître retraité, le plus paterne des hommes, malgré son parler brusque, ses jurons empruntés à toutes les langues et sa dure face boucanée de forban. Comme je lui marque quelque étonnement de l’exiguïté de ce cimetière, si peu en rapport avec le chiffre de la population qui, d’après les statistiques, excède deux mille âmes, il me montre là-bas la mer étincelante, les eaux immenses.
—Et ce cimetière-là, dit-il, qu’est-ce que vous en faites?...
Nous cheminons à travers les tombes. «Ci-gît Renée Mezmeur... Ci-gît Jeanne-Yvonne Malgorn...» Des noms de femmes, toujours, rien que des noms de femmes, sauf, de-ci de-là, quelque sépulture isolée de vieillard avec la mention «décédé au bout de son âge, muni des sacrements de l’Église», sauf aussi des tertres minuscules, à peine plus renflés que des taupinières, recouvrant des restes anonymes, des dépouilles d’enfants morts avant d’avoir pu prendre leur part de la tâche familiale et qui, dès lors, sont comme s’ils n’avaient pas été.
Au milieu de l’enclos, le syndic m’arrête auprès d’un monument de forme bizarre, assez semblable aux édicules qui surmontent, en Bretagne, les fontaines sacrées.