—Penchez-vous et regardez.

J’applique les yeux à un grillage en fer garnissant une manière de lucarne et, dans le fond d’un trou d’ombre, je finis par distinguer un monceau d’objets moisis ayant de vagues apparences de croix.

—Des croix, oui bien, acquiesce le syndic, des croix de cire vierge... Et il y en a, vous pouvez voir! Encore la plupart, détrempées par l’humidité, ne sont-elles plus qu’une bouillie...

—Et pourquoi sont-elles là? Qu’est-ce qu’elles représentent?

—Ils ont des idées comme ça, dans ce pays... Quand un des leurs périt en mer et que les courants ne ramènent point le cadavre, ils font tout de même un simulacre d’enterrement, avec curés, chantres, enfants de chœur et toute la boutique. On façonne une croix de cire qui est censée être le mort, et sur laquelle le recteur prononce l’absoute. Après quoi, il l’enferme dans une espèce d’armoire, contre le mur de l’église, et elle reste là, avec pas mal d’autres, ses pareilles, jusqu’au soir de la Toussaint où on les vide en pagaille dans ce trou... Ça fait l’affaire des prêtres, vous pensez... Paraît, d’ailleurs, que sans ça le noyé ne se tient pas tranquille: c’est, toutes les nuits, des cris, des hurlements, des insultes, un branle-bas du tonnerre de Dieu... Mais le plus drôle, c’est le nom qu’ils donnent à la cérémonie, un nom comme en latin, que je n’ai jamais entendu qu’ici. Ils appelent ça un proella.

Je lui fais répéter le mot à plusieurs reprises... Proella! proella!... Vocable étrange et qui éveille, en effet, dans l’esprit de soudaines réminiscences latines. Comment ne point songer tout de suite à procella, au terme qui, dans la langue des mariniers de Rome, désignait la bourrasque, la tempête, la fureur déchaînée des vents? Et comment n’être pas séduit par cette étymologie, trop simple sans doute pour être vraie, mais si suggestive en sa simplicité?... Mon compagnon, cependant, m’entraîne vers l’église; tout en affectant de s’exprimer avec désinvolture sur le compte du clergé de l'île, il n’est pas homme à manquer la messe, et le «troisième son» achève de tinter.

—Nous ne trouverons pas de chaises!—affirme-t-il, non sans humeur.

De fait, force nous est de rester debout, près de la porte. La nef est comble. Un grand vieillard nous offre l’eau bénite. Où donc ai-je déjà vu ce profil antique, ce nez busqué, ces lèvres minces, et, sur l’orbite profonde, ce sourcil majestueux? La barre d’appui de son siège porte son nom gravé au fer rouge par quelque forgeron du village. Je lis: P. Morvarc’h, de Pern-Izella, et, dans ma pensée, repasse en silhouette crépusculaire la maison de la lande avec, derrière sa vitre éclairée, l’image du vieux qui soupait... L’office est commencé. Une houle moutonneuse de têtes et d’épaules ondule sous le geste du prêtre, au moment de l'Asperges... Épaules vastes, têtes énergiques et candides tout ensemble, au front carré. Les hommes occupent le haut de l’église, en avant du chœur: au delà, à partir de la chaire jusque sous le cintre du porche, c’est la blancheur inclinée des coiffures féminines où le jour multicolore des vitraux met des irisations de soleil sur la mer. Des capuchons de veuves forment par place de mystérieux écueils noirs. Tout ce monde prie en silence, égrène des rosaires polis par de longs frottements, ou s’absorbe dans des missels surannés qui gardent je ne sais quelle odeur des piétés d’autrefois entre leurs feuillets déteints.

Des deux côtés du maître-autel sont les statues en bois de saint Pôl et de saint Gildas, les deux évangélistes de la contrée. Ils sont l’un et l’autre représentés en évêques, mitre d’or et chasuble d’or, robe violette et gants violets. Mais le peuple ne veut voir en eux que des marins, des marins qui «naviguaient» dans des barques de pierre, à l’épreuve de tout naufrage, et qui tenaient des lèvres même de Dieu le verbe d’enchantement, la parole qui endort les flots...

Brusquement, dans un intervalle des psalmodies liturgiques, éclate le cantique en breton par lequel on a coutume, chaque dimanche, d’invoquer ces patrons jumeaux de l'île, les grands thaumaturges ouessantins: