—Le père!... Je vous quitte...

Et me tirant une révérence à la mode ancienne:

—A vous revoir, vous!... Je vous ferai goûter du vin de Cadoran... Demandez au syndic!

—Je te crois... du vin du pays des Sirènes! grommelle entre haut et bas maître Gavran.

Elle vient d’aborder Paôl Vraz et tous deux se dirigent maintenant vers le monument des «disparus». Il y a foule, du reste, autour de l’étrange cénotaphe; des femmes principalement, tout le noir troupeau des veuves prosternées à même le sol; quelques hommes aussi, debout, pétrissant leurs bérets entre leurs gros doigts, l’air moins dévotieux que distraits, l’esprit perdu, les yeux ailleurs.

—A quoi pensez-vous qu’ils songent, syndic?

—A rien et à tout... Est-ce qu’on sait?... Peut-être à leurs décédés, peut-être à eux-mêmes... à la croix de cire qu’ils auront là, tôt ou tard, tandis que leurs carcasses pourriront au large... et peut-être à la ration d’eau-de-vie qu’ils vont boire, à la soûlerie qui les attend. Voyez plutôt...

Sur tout le parcours, de l’église à l’hôtel, les auberges sont pleines. Selon l’énergique expression du syndic, les îliens célèbrent «la messe du vin ardent». Ils trinquent sans bruit, alignés devant les comptoirs, puis, d’un geste uniforme, égouttent sur le parquet les verres vides. Des pièces sombres et tristes, meublées seulement de tonneaux, nous soufflent au passage, par leurs portes ouvertes, une haleine empestée d’alcool. Dans le voisinage de la Poste, nous croisons un pêcheur qui titube.

—Allons! tu as encore mis, ce matin, ta chemise d’ivrogne?—gronde le syndic en sa langue imagée, de son accent bourru.

Et l’homme de répondre: