—C’est la faute à la mer, monsieur Gavran... La mer est salée!

Tout en remontant la rue, de son pas somnambulique, il se répète à lui-même, avec une insistance plaintive, mêlée de résignation:

—La mer est salée!... La mer est salée!...

VI

Lundi.

Un ciel pommelé, capitonné de petits nuages blancs, très doux.

Parti à la découverte dans l'île, je comptais bien, en marchant à l’ouest, aboutir après quelques détours à la demeure de Marie-Ange, dont les filles de mon hôtesse m’avaient fait cette description:

—Vous verrez d’abord un calvaire en pierre: sur la base se lit le nom des Morvarc’h. Vous prendrez le sentier qui est à droite et vous arriverez à deux piliers, restes d’un ancien portail, comme à l’entrée des maisons de nobles. De là, vous apercevrez l’aire et, un peu en contre-bas, le logis... D’ailleurs, il vous faudrait vraiment de la bonne volonté pour vous perdre.

J’ai gardé de cette journée de flânerie solitaire à travers la grande steppe ouessantine un souvenir pâle, indécis, vaguement triste, tout empreint de la mélancolie de ces petites ouates immobiles qui moutonnaient aux plages du ciel. Je connus alors une Eûssa languide à laquelle les récits de ceux qui la visitèrent, même en des saisons plus propices, ne m’avaient point préparé. Il y a en elle un charme dolent qui ne se révèle qu’en automne, par les temps moites, sous un soleil qui sent approcher sa fin et qui se voile au moment de mourir. J’eus l’impression d’une terre enchantée par un sommeil magique, d’un pays de rêve, empire de quelque fée invisible, de quelque «Belle aux flots dormant».

Le silence était si profond, si absolu, qu’on ne pouvait se défendre d’une sorte d’inquiétude, d’une angoisse analogue à celle qui prend, dit-on, les voyageurs européens dans les forêts sans oiseaux des îles des mers australes. L’Océan même se taisait ou, pour me servir d’une métaphore ouessantine, «ravalait son bruit».