Les spectacles ordinaires de la vie en ces parages se déroulaient cependant, mais comme en songe.

L’incessante théorie des steamers (il en passe, en moyenne, quatre-vingts par jour) promenait à l’horizon, sur la courbe des eaux, de lointaines et lentes fumées qui faisaient penser à des feux de nomades, le long d’une route infinie. Et les moulins à vent, épars au milieu des cultures, semblaient tendre leurs bras vers ces inconnus, leur adresser des appels muets, comme hantés, eux aussi, d’une fièvre de voyages, d’un besoin de partir, de s’arracher au sol, d’ouvrir librement dans l’espace leurs ailes d’oiseaux cloués.

La solitude était grande. J’errai des heures sans voir une âme. Les hommes avaient pris la mer, dès le matin; les enfants étaient en classe et les femmes vaquaient, j’imagine, à des besognes d’intérieur, derrière les portes closes. A tout hasard, je poussai une de ces portes: elle céda, en faisant entendre une faible plainte, et je me trouvai dans un logis obscur où filtrait à peine un jour malade, un jour verdâtre, émané d’une fenêtre étroite comme un hublot. Je demandai:

—Suis-je bien dans la direction de Cadoran?

Rien ne me répondit. Je perçus toutefois, dans le silence, un froissement de litière remuée. J’avançai de quelques pas et, sur un grabat, au coin de l'âtre, je distinguai une forme étendue qui essayait de se soulever sans y réussir. C’était un vieillard, perclus de tous les membres, à demi enlisé dans la mort. Il bredouilla je ne sais quoi d’inintelligible. Je m’enfuis.

Les rebords de l'île, en cette région, se rebroussent ainsi qu’une énorme vague immobilisée. Une écume de pierre en hérisse la crête, masquant l’abîme. Je devais avoir atteint le canton désigné par Nola Glaquin du nom de Pointe sauvage. J’obliquai vers l’occident et j’arrivai près d’une croix. Dans le granit effrité de la base s’apercevaient les restes d’une inscription: je ne m’attardai point à la déchiffrer, et, prenant à droite, je m’engageai dans une espèce d’avenue dont l’accès était plus ou moins protégé par deux pans de murs en ruine. Des mauves géantes y étalaient leurs feuilles décolorées, et cela sentait l’abandon, le désert, l’ancienne chose humaine retombée à l’état de nature. Je marchais sur un tapis de camomille.

Une habitation se montra, une maison défunte, un cadavre de maison. La maçonnerie subsistait, à peu près intacte, faite de blocs mal équarris, liés d’un épais ciment. Mais la charpente, le toit, les châssis des fenêtres avaient disparu. Je franchis le seuil. Une chèvre allaitait ses chevreaux parmi les ronces. Assise sur la pierre du foyer où se voyait encore la trace des anciens feux, une enfant déguenillée épelait à haute voix un texte breton; la surprise que je lui causai fit tomber son livre de ses genoux, et elle resta immobile à me regarder avec de grands yeux inquiets et farouches. Je fus longtemps avant d’obtenir d’elle une réponse. Enfin, elle se décida.

C’était bien ici Cadoran, mais Cadoran-le-Vieil, où, comme il était aisé de voir, personne ne demeurait plus. L’autre—le vrai—était encore à un bon bout de marche, plus en surplomb sur la mer. Je m’étais trompé de croix. J’aurais dû attendre d’être à la «croix neuve» pour bifurquer...

—A qui appartiennent ces ruines?

—Elles n’ont plus de propriétaires. Les Morvarc’h qui habitaient ici sont tous décédés et leur bien est tombé dans le commun.