Ils s’étaient étendus sur le dos, dans le fond de la barque. Jean, pour se distraire, et aussi pour combattre les influences de la nuit, s’était mis à chanter une chanson française apprise au service, une chanson drôle dont Porzmoguer, dans la journée, lui avait remémoré les couplets. Il était question là-dedans d’un quartier-maître
Qui n’savait pas nager,
Qui n’savait pas nager.
Largue les ris dans la grand’voile,
Largue les ris dans les huniers...
Bercés à ce refrain, ils avaient clos leurs paupières et, dame! ils n’avaient plus eu conscience de rien! «N’est-ce pas, Vônik?» Ils voguaient l’un et l’autre dans le muet pays des songes. Combien d’heures leurs esprits restèrent-ils absents, ils ne l’eussent su dire... Tout à coup le mousse s’était dressé en sursaut, il avait cru entendre dans son sommeil la voix du patron...
Ici le matelot poussa du coude le garçonnet:
—Explique la chose, Vônik.
—Je crois bien que c’était la voix du patron, fit Vônik, mais je n’en suis pas sûr... Peut-être aussi que c’était une autre voix. Je n’avais pas encore tout à fait mes idées... Et puis cela me semblait venir de loin, de très loin... Nous filions à ce moment vent arrière; la voile était en travers du bateau. Je me glissai en rampant sous le gui pour demander à Morvarc’h ce qu’il me voulait. Je vis qu’il n’était plus là... A la barre, il n’y avait personne!... Alors, j’interpellai Maout-Eûssa, même qu’il me répondit: «Voilà, patron!...»
—Oui, poursuivit le matelot, je pensais que c’était Morvarc’h qui me hélait pour mon tour de quart. Quand j’ai su le malheur, je suis resté un instant comme si l’on m’avait donné un coup d’aviron sur la tête... Vônik me dit: «M’est avis que nous faisons un drôle de chemin!» Je pris le gouvernail et nous virâmes de bord. «Le patron n’a pas pu couler à pic, pensions-nous; il est trop bon nageur. On le sauvera peut-être...» Le ciel était clair, la mer plus claire encore que le ciel, à croire qu’il y avait des lumières par en dessous. Nous fouillâmes dans toutes les directions... Rien!... Alors nous nous mîmes à appeler de toutes nos forces, l’un après l’autre: «Morvarc’h!... Jean Morvarc’h!...» Ça résonnait comme dans une église. Deux ou trois fois il nous sembla que quelque chose, très loin, nous répondait: un bruit long, triste, et qui finissait soudain comme un rire. Cela venait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Et cependant, à des milles, la mer était vide. Alors,—il faut tout dire,—la peur nous saisit, une peur d’entre peau et chair, une peur glacée...
—Je l’aurais juré!—grommela le syndic. Les Morganes, n’est-ce pas?... Des bêtises!
L’homme reprit, avec un accent plus ferme: