—Nous n’en avons pas moins louvoyé dans ces parages jusqu’au jour. Il n’y a pas de reproches à nous faire, monsieur le syndic. Des heures durant, nous avons cherché le cadavre et, si nous ne l’avons pas ramené, ce n’est point notre faute. C’est la mer qui n’a pas voulu... Quand le soleil a été haut, j’ai dit: «Il n’y a plus qu’à réciter le De Profundis et à s’en aller.—S’en aller! a fait Vônik, mais par où?» Nous avions dû dériver dans l’ouest, au diable, pendant que nous dormions. Nulle terre en vue. J’ai mis le cap sur le soleil. Puis, une bande de goélands a passé, des goélands des îles, selon Vônik, filant vers le nord-est. Alors, nous avons tenu la même route qu’eux. Sur le soir un feu nous est apparu qui semblait bondir hors de l’eau, par intervalles, comme un marsouin. Nous avons reconnu le Créac’h, et nous voici... Ah! c’est un malheur bien étrange, n’est-ce pas, messieurs?
Il plongea sa figure dans la loque qui lui servait de béret et recommença de pleurer, de pleurer sans bruit.
—Rentrez chez vous, prononça maître Gavran. Je me charge d’annoncer l’accident à Paôl-Vraz...
La belle, l’admirable nuit, et de quelle puissante impression de repos!
Accoudé sur le rebord de l’étroite croisée, dans la chambre des meubles-épaves, je regardais, au fond d’un firmament vertigineux, scintiller des myriades d’étoiles ardentes, d’un éclat aigu, toute une joaillerie céleste de saphirs, d’améthystes, d’émeraudes, de rubis. La voie lactée semblait le lit d’un fleuve à sec, avec, pour sables, une poussière de diamants. A mes pieds, le village dormait, et derrière moi, dans une immensité de silence, je sentais, j’entendais le sommeil de l'île. Seul retentissait le timbre des heures, disant la vigilance des horloges dans la paix tombale des maisons assoupies.
Et toujours les mêmes bouffées tièdes apportaient les mêmes parfums, la respiration des continents en fleur, là-bas, à des milliers de lieues, de l’autre côté de l’Atlantique...
La belle, l’admirable nuit!... Où pouvait bien rouler maintenant le corps inerte de Jean Morvarc’h?
Un pas sonna dans l’écho de la rue. Je me penchai hors de la fenêtre; une grande forme sombre traversa le bourg, hâtant sa marche. Elle disparut dans les chemins qui mènent vers l’ouest; et je compris que c’était Paôl-Vraz, qui, en sa qualité de chef de famille, allait, sans plus attendre, selon l’usage, réveiller dans son lit clos de jeune épousée la nouvelle veuve de Cadoran.
VIII
Plus d’une semaine s’est passée depuis l’événement. Les caprices du ciel occidental ont donné tort aux prévisions optimistes du syndic: les vents ont tourné au suroît, le temps s’est mis à la pluie. Des troupeaux de nuées grises, aux pis lourds, se lèvent avec l’aube, des lointains de la mer. Et ce sont des journées tristes, humides, les jours sans lumière et sans vie des commencements d’hiver en Bretagne. Je vais quelquefois, l’après-midi, chez des conteuses qu’on m’a signalées. Des vieilles, pour la plupart, de manières accueillantes et fines. Elles m’offrent du lait fermenté, des galettes, me font asseoir en face de l'âtre, devant un feu de bouse desséchée qui braisille sans flamme, et, tout en cardant de la laine, me débitent d’une voix douce, au bruit grinçant des peignes de fer, de lamentables récits, des histoires d’intersignes, de morts étranges, de naufrages, lugubres à faire frissonner.