Une agape est servie, paraît-il, dans l’autre pièce: du pain, du lard, des viandes fumées, et le mets national, le far, un mélange de farine d’orge, de pommes de terre râpées et de pruneaux secs, cuit dans un chaudron sous la cendre. Nous déclinons l’invitation. Le vieux s’éloigne, va conférer avec Marie-Ange, puis grimpe l’escalier qui mène à l’étage, pour redescendre l’instant d’après, portant une fiole encrassée, au col brunâtre, qu’enrubannent des algues flétries.
—Si vous ne mangez pas, vous boirez, fait-il. Ceci, monsieur, c’est du vin de la mer. Ma belle-fille avait mis la bouteille de côté pour quand vous viendriez. Vous deviez la vider avec Jean. Nous trinquerons, si vous voulez bien, au repos de son âme.
Cela est dit simplement, sans vaine sentimentalité, mais d’un ton qui ne manque pas de noblesse. Et nous buvons le vin d’épave en commémoration de l’épave humaine que la tourmente roule à cette heure, Dieu sait où!...
Nola Glaquin, qui vient de réparer ses forces, rentre du bas bout de la maison, suivie de la plupart des autres «veilleurs». Elle a les lèvres humides, les yeux brillants.
—L’eau vulnéraire!—marmonne le syndic. Pour être à la hauteur, il faut qu’elle soit à moitié soûle!
Et l’eau vulnéraire, ce gin de Bretagne, doit être, en effet, pour beaucoup dans l’animation singulière de la vieille femme; mais on y sent autre chose encore, une ivresse spéciale et quasi prophétique, une sorte de délire sacré. Au lieu de regagner le poste qu’elle occupait jusque-là, dans l’embrasure de la fenêtre, elle se campe debout au pied de la table, et chacun fait cercle derrière elle. Seules, les trois veuves, hiératiquement accroupies dans leur coin d’ombre, n’ont pas bougé. Le silence est profond; la rafale même a fait trêve, et la mer, qui sans doute a baissé, n’est plus qu’une grande rumeur solennelle, un tonnerre lointain, dans l’espace. Nola commence:
—Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je vais dire le prezec de Jean Morvarc’h...
Un arrêt de quelques secondes. Toutes les oreilles sont tendues, et c’est à peine si l’on ose respirer. La vocératrice se recueille, le regard fixé sur la photographie du mort. Et soudain, comme d’une écluse ouverte, le torrent de sa parole se précipite. C’est d’un débit à la fois entraînant et monotone. Cela rappelle le récitatif adopté par les acteurs bretons dans la représentation des Mystères. Les notes élevées alternent avec les notes basses, suivant un mode large et simple, tour à tour fougueux et plaintif. Et, dans ce dialecte sonore d’Ouessant, cette mélopée tantôt aiguë, tantôt gémissante, a le charme d’un sortilège barbare, je ne sais quelle vertu d’incantation.
—Ne dites pas,—s’écrie la «prêcheuse» au début de son improvisation,—ne dites pas: «Le bonheur est sur cette demeure». Le bonheur est comme les goélands. Il se pose ici, puis là, entre deux vols; mais il fait son nid dans des lieux inconnus...
Où semblait-il que l’on dût être plus heureux qu’en ce manoir de Cadoran, «un des plus anciens de l'île»? Des champs au soleil, une barque solide sur la mer, des piles de linge dans les armoires et, entre les piles de linge, des piles d’écus accumulés par la sagesse des vieux parents. Un homme robuste et travailleur, une femme économe et gaie, un enfant bien venu... Les perfections de Jean Morvarc’h, Nola les énumère en ces termes: