Le logis cependant, à demi vidé tout à l’heure, s’est rempli de nouveau, envahi par une fournée de proches, d’amis, d’invités et, sans doute aussi, de curieux. Nola Glaquin annonce:
—Nous allons réciter un De profundis...
Nous nous asseyons sur le banc, contre le lit clos. Ce serait manquer à la bienséance que de sortir, une fois commencée la prière. A ma gauche, sur le berceau de chêne, dort d’un paisible et blanc sommeil le dernier rejeton des Morvarc’h de Cadoran. La commissionnaire avait raison: c’est un enfant superbe. Des frisons d’un blond cendré—les cheveux de lumière de Marie-Ange—auréolent déjà son petit front obstiné, creusé entre les sourcils d’un sillon vertical. Il y a comme une énergie naissante dans l’expression encore indécise de ses traits. Il dort bravement, les poings en l’air. Le vieux psaume murmuré à l’intention des mânes paternels lui est une chanson de nourrice peu différente des antiques ballades en langue bretonne dont il a coutume, aux soirs ordinaires, d’être bercé. Il dort dans sa couchette à forme de barque, en attendant que d’autres barques l’emportent sur les mêmes eaux où son père a sombré... Puissent les Sirènes du Fromveur, les légendaires ennemies de sa race, lui être plus clémentes!
Je les avais oubliées, tout à la pensée de me trouver face à face avec Marie-Ange; mais elles sont là qui ne cessent de hurler autour de la demeure, les mystérieuses puissances de la tempête, ouvrières de destruction et de mort. Elles ébranlent les vitres, elles font cliqueter les ardoises du toit, et parfois, par le tuyau de la cheminée, soufflent jusque dans la salle leur haleine vivante, humide et salée. Lorsque Nola Glaquin prononce le requiescat in pace final, c’est un hou! strident, sauvage, le rire démoniaque des vents et de la mer qui éclate en guise d'amen.
Nous nous disposons à nous lever, mais Paôl-Vraz nous retient.
—Voyons, pas avant le prezec! insiste-t-il.
—Il n’est donc pas encore prononcé? demande le syndic.
—Non. Tous les membres de la famille n’étaient pas arrivés.
Docilement nous reprenons nos places,—le syndic, par devoir, pour obéir à la tradition, et moi, pour faire comme lui, mais non sans un vif intérêt de curiosité. Au fond, puisque l’occasion m’en était offerte, il m’en eût coûté de ne point l’entendre, ce prezec, cette espèce de vocéro ouessantin, avec la commissionnaire de l'île pour vocératrice.
—Mais d’abord, si vous mangiez quelque chose, nous propose le vieux Morvarc’h... C’est l’heure du repas de minuit.