Une vieille qui se tient au haut bout de la table, le dos à la fenêtre, et qui n’est autre que Nola Glaquin, coiffée de la capeline de deuil, me tend un rameau de goémon vert trempé dans de l’eau bénite, pour que j’en asperge la croix du proella. Elle dit:
—Requiescat in pace!
Et, comme il se doit, je réponds:
—Amen!
Le même cérémonial s’accomplit pour le syndic, puis pour chacune des personnes qui défilent derrière nous, en sorte que c’est un perpétuel fredon de paroles latines parmi des susurrements discrets de conversations à demi-voix.
—Vous désirez peut-être saluer la veuve? me demande Paôl-Vraz.
De l’autre côté de la table, du «tréteau funèbre», pour parler comme les Bretons, trois femmes sont assises sur des escabeaux, enveloppées toutes trois en des mantes pareilles, d’épaisses mantes de drap noir aux plis rigides, dont les cagoules rabattues ne laissent rien voir du visage incliné sur la poitrine. La coutume veut, paraît-il, qu’en de telles occurrences la «nouvelle veuve» se fasse assister des deux veuves de l'île chez lesquelles furent célébrés les plus récents proellas.
J’essaie de reconnaître la tournure de Marie-Ange, mais en vain: les trois figures immobiles et voilées demeurent énigmatiques, semblables à trois Parques, à trois déesses de la mort, ensevelies dans leurs longs vêtements funèbres. Leurs mains mêmes sont ramassées sous l’étoffe. D’ailleurs, il fait sombre dans ce recoin, mal éclairé d’un reflet trouble par les deux cierges qui brûlent sur la table, en des flambeaux d’église, de hauts flambeaux de fer forgé.
—Marie-Ange, dit Paôl-Vraz, c’est le monsieur...
Une des femmes, celle qui est le plus près de l'âtre, entr’ouvre sa mante, me tend la main et articule d’une voix sourde un faible: «Merci!»... C’est tout. La tête n’a pas fait un mouvement, le noir capuchon qui couvre le visage ne s’est point relevé.