—Oui bien. Et vous aussi, vous allez?

—Nous allons!

Cela est d’une impression très mystérieuse, ces gens qui vont ou qui reviennent, ces conversations qu’on saisit sans voir personne, et surtout cette procession de fanaux qui passent, brillent, disparaissent, comme une sarabande d’insectes phosphorescents dans l’épaisseur flottante des ténèbres. Mais le plus extraordinaire, ce sont les phares, celui du Stif sur notre droite, celui du Créac’h à notre gauche. On ne distingue que leurs feux qui ont l’air de brûler dans le vide, au-dessus des lourdes masses d’ombre. Ils ajoutent encore, si possible, à l’horreur de cette nature déchaînée, achèvent de lui donner je ne sais quoi de chaotique, d’absurde et de fou. Le Stif fait l’effet d’une lune blafarde, barbouillée de sang, qui tournerait sur elle-même, en proie au vertige de l’épouvante, tandis qu’à l’autre bout de l'île, le Créac’h semble une comète clouée dans l’espace, et qui s’impatiente et qui bondit.

—Nous sommes à la Pointe sauvage, annonce le syndic.

On le sent aux embruns qui vous cinglent, à cette poussière de sel répandue dans la nuit, comme un grésil, et dont l'âcreté vous pénètre, s’infiltre en vous par tous les pores; on le sent surtout au tumulte des eaux, à leur grincement parmi les galets, à leurs longues détonations sourdes dans les anfractuosités des roches, presque sous nos pieds.

Une lueur fixe, un point de clarté dans un amas de ténèbres immobiles... C’est là. Nous sommes arrivés.

La même disposition que dans la plupart des demeures ouessantines: un couloir étroit donnant accès, d’un côté, dans une espèce de magasin où se gardent les provisions, les outils agricoles des femmes, les engins de pêche des hommes,—de l’autre, dans une salle plus spacieuse, à la fois cuisine, réfectoire et chambre à coucher. C’est dans celle-ci que nous entrons ou, du moins, que nous essayons d’entrer, car elle regorge de monde, d'îliennes accroupies sur leurs talons, d'îliens debout, fronts découverts et les bras croisés, dans l’attitude de la prière. Force nous est de faire station à la porte, d’attendre la fin de l’oraison bretonne. J’explore des yeux cet intérieur où le hasard m’avait empêché de venir quelques jours plus tôt, alors qu’on y pouvait respirer encore l’atmosphère accueillante et tiède des logis heureux. Il est bien tel que je me le représentais d’après ce qu’on m’en avait dit; c’est bien le nid de mouette que je rêvais à Marie-Ange. Les murs sont badigeonnés de frais, les meubles luisent; une boiserie blanche à filets verts encadre le foyer. Dans l’angle de gauche voici le nid nuptial, désormais le lit du veuvage; des courtines d’indienne à fleurs le décorent. Sur le banc à forme de coffre, par lequel on y monte, repose un de ces berceaux primitifs, en chêne sculpté, où les anciens imagiers de Bretagne s’ingéniaient à tailler en relief des figurines de saintes, protectrices de l’enfance... Mais la prière s’est tue: un remous se fait dans l’assistance, et le vieux Morvarc’h s’avance vers nous. Il me marque en termes fort décents combien il me sait gré de m’être dérangé, en dépit de l’orage.

—Suivez-moi, dit-il.

Et il nous ouvre un passage derrière la foule qui, du reste, commence à s’éclaircir, à s’écouler au dehors, l’oraison finie, pendant qu’un flot de nouveaux arrivants se pressent sur nos pas.

Je me trouve devant une table massive dont un lit à deux étages m’avait jusqu’à présent dérobé la vue. Une nappe à franges la recouvre. Au milieu, sur un oreiller servant de coussin, est couchée à plat une croix de cire jaune, grossièrement façonnée et qui garde encore l’empreinte des doigts malhabiles qui l’ont pétrie. Au chevet de la croix, une photographie, «le portrait du défunt», me souffle le syndic. Elle remonte à quelques années déjà, au temps où Jean Morvarc’h «naviguait à l’État» et courait le monde sur la Melpomène. C’est une photographie peinte, ainsi que les aime le goût naïf des gens de mer. Les yeux, jadis, furent teintés de bleu de Prusse, les pommettes et les lèvres, de carmin. Mais la couleur, les traits, les contours même du corps, tout cela est pâli, effacé, devenu lointain et comme noyé en des profondeurs d’eau. Mystérieuse et spectrale image de quelqu’un d’englouti!... Une mite promène sous le verre du cadre ses élytres d’argent.