—Ne vous étonnez pas, me dit la fille qui me sert: ce sont les annonciateurs.
Ils sont là trois ou quatre hommes, tête nue, et qui hurlent en chœur, d’un ton lamentable:
—Paix et prospérité à ceux de cette maison! Priez pour la pauvre âme de Jean Morvarc’h. Vous êtes avertis, de la part de ses proches, que son proella sera célébré cette nuit, au manoir de Cadoran.
Madame Stéphan leur verse, selon l’usage, une rasade d’eau-de-vie, et ils s’en vont. Mais, longtemps encore, leur plainte traîne dans le noir des ténèbres extérieures, mêlée au crépitement de l’ondée et aux grands souffles irréguliers de la tempête. Des mots, toujours les mêmes, vous arrivent comme à travers un cauchemar:
—Morvarc’h... proella... Cadoran!...
On dirait je ne sais quelle litanie barbare criée dans une langue inconnue.
Nous nous sommes mis en route, sous la pluie. Un pêcheur du voisinage m’a prêté son ciré des gros temps, si raide qu’on le croirait en métal; les trombes d’eau sonnent là-dessus comme sur du zinc. Nous avançons péniblement. N’était le fanal du syndic, on ne verrait goutte. A l’entour du cercle de lumière vacillante qu’il projette, se meuvent des ombres immenses, impénétrables, comme si nous marchions dans l’obscurité d’une forêt de rêve, parmi des fantômes d’arbres agités par les vents. La mer roule des bruits effrayants. On songe à quelque chasse diabolique, au loin, avec des grondements, des abois, des galops de bêtes invisibles, des décharges soudaines, un hallali féroce rugi à pleine trompe par toutes les puissances de l’abîme.
—Oh! fait maître Gavran, ce n’est rien... Un petit prélude seulement!... Venez en décembre, en janvier; vous entendrez d’autres concerts!
Par instants, il y a comme des pauses, des accalmies inattendues, d’inquiétants silences, pendant lesquels nous percevons, un peu de tous côtés, des appels de voix humaines; des lanternes se croisent, des saluts s’échangent:
—Vous y avez été, les gars?