—Ah dame! mon lieutenant, ce n’est pas le premier venu que Gonéry Lézongar. Quoique simple laboureur, il a dans les veines du pur sang de gentilhomme. Les Lézongar sont nobles, comme on dit, de la racine des cheveux à la plante des pieds. Autrefois ils furent très riches. De Trélévern à Plougrescant, toutes les terres arables leur appartenaient, et pareillement tout le vaste champ des grèves, dont ils ne retiraient pas un moindre profit, car jusqu’à la Révolution ils y exercèrent le droit d’épave. Mais avec la Révolution leur fortune déclina. Le Lézongar d’alors fit la guerre chouanne; et quand l’Empereur vint il fut contraint d’émigrer pour sauver sa tête. Il passa en Angleterre, d’où il ne rentra qu’avec les rois. C’était un homme dur et terrible. On prétend qu’à Londres, pour vivre, il travailla dans les docks à décharger les navires, ni plus ni moins qu’un portefaix. Quand il reparut, il était escorté d’une femme, une pas grand’chose qu’il avait, paraît-il, épousée au petit bonheur, dans les bas quartiers de la Tamise. Ses domaines, dans l’intervalle, avaient été confisqués, puis vendus à vil prix. Un notaire de Lannion s’en était rendu acquéreur, tout glorieux d’aller jouer à la seigneurie dans le manoir déserté du Treztêl. Lézongar, pour recouvrer légalement son bien, n’aurait eu qu’à s’adresser au roi. Mais cela n’était point dans ses manières. Les anciens de ces parages vous conteront que l’on vit, certain jour, un cotre de course mouiller en baie. Au brun de nuit, un canot s’en détacha, monté par une douzaine de matelots anglais, armés jusqu’aux dents. Le chef qui les conduisait n’était autre que Lézongar. L’instant d’après, le tabellion qui dormait sur les deux oreilles était ficelé comme un ballot et embarqué sur le cotre, à destination de l’Angleterre. «Vous me restituez ma place: je vous cède la mienne en échange», lui avait dit Lézongar en guise d’adieu...
—Diable!... Et le maire actuel de Tréguignec est le fils de cette Anglaise et de ce forban? m’informai-je.
—Leur fils aîné, vous l’avez dit. Il a eu deux frères, mais qui ont sans doute mal tourné, car, depuis quelque vingt ans qu’ils ont quitté le pays, on n’a plus rien appris d’eux, et maître Gonéry fronce le sourcil dès qu’on lui en parle... Ne le mettez pas sur ce chapitre, mon lieutenant, il serait capable de vous fermer ensuite sa porte à tout jamais. Et—soit dit sans vous commander—mieux vaut l’avoir pour ami que pour ennemi.
—C’est donc un particulier bien redoutable?
—Oh! il ne fait ni grand bruit, ni grands gestes. Mais ceux qui lui manquent, il ne les manque pas. Dans la contrée, on le craint autant qu’on le vénère, et tous ses administrés lui obéissent au doigt et à l'œil. C’est au point qu’en ce qui nous concerne, nous, les douaniers, il nous a par trop simplifié la besogne. Du jour où il a pris la mairie, nous n’avons plus eu vent d’un seul coup de fraude.
—Ce n’est pas au moins qu’il couvre les fraudeurs? fis-je d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant.
J’eusse accusé de félonie le loyal Quéméner lui-même qu’il n’eût pas été, je crois, plus interloqué. De stupeur, il s’était arrêté net dans le sentier de falaise que nous longions, et j’entends encore l’accent navré dont il s’écria:
—Lui? Lézongar?... Couvrir les fraudeurs?... Oh! mon lieutenant!...
Je repartis, histoire de le faire causer:
—L’un d’eux ne m’a-t-il pas confié, l’autre jour, qu’il avait donné asile à leur sainte, une Notre-Dame peu catholique, si je ne m’abuse?