—A moins que ce ne soient les coups de fusil qu’on vous tire de derrière les roches, dans le dos. La chose arrive, n’est-il pas vrai, mon garçon?
Il haussa les épaules et ricana d’un ton gouailleur qui n’allait pas sans quelque amertume:
—Ces fusils-là, ouais! il y a belle lurette qu’ils ne partent plus. La race est morte, vous dis-je, de ceux qui les maniaient. On est devenu sage, par ici, depuis que vous et vos consorts vous y êtes devenus si nombreux. Nos pères avaient voué une chapelle à Notre-Dame de la Fraude; nous autres, nous avons été assez lâches pour la laisser démolir, et, la statue même de la sainte, il est probable qu’on en aurait fait du bois à feu, si le maître du Treztêl, par pitié, ne l’eût recueillie...
—Notre-Dame de la Fraude!... Qu’est-ce que vous me chantez là?
—C’est juste. J’oublie que vous débarquez à la minute dans nos parages... Vous demanderez à votre brigadier de vous expliquer ça.
Nous avions, en effet, atteint le corps de garde, situé à l’orée du village, où sa façade, badigeonnée de chaux, éclatait d’une blancheur vive dans le gris un peu triste des deux auberges dont il était flanqué. Je remerciai mon guide et nous nous quittâmes.
J’appris, peu d’instants plus tard, que le personnage en compagnie duquel je venais de faire mon entrée à Tréguignec avait subi quatre condamnations pour contrebande. Ce début, comme vous voyez, ne manquait pas d’un certain piquant.
II
Une dizaine de jours s’écoulèrent, que je passai à m’installer, à prendre contact avec mes hommes et à inspecter la zone côtière sur laquelle ils étaient répartis. Elle n’embrassait pas moins de six lieues d’étendue, avec, pour points extrêmes, à l’ouest, l’anse du Treztêl; à l’est, l’embouchure de la rivière de Tréguier. L’anse du Treztêl dépendait à cette époque de la commune de Tréguignec et n’était distante du bourg que d’environ cinq kilomètres. Je la réservai pour la fin de ma tournée, désireux, par la même occasion, de faire visite au maire à qui je devais cette politesse et qui habitait de ce côté.
Je m’y rendis donc dans les derniers jours du mois. Le brigadier Quéméner m’accompagnait. Un vieux routier, ce Quéméner. Marié depuis de longues années dans le pays, il le possédait comme pas un. Êtres et choses lui étaient également familiers. Il savait le nom de chaque roche et l’histoire de chaque maison. Chemin faisant, je l’interrogeai sur le maire.