—Nenni, lieutenant, je déniche des colombes, ne vous déplaise, et celle à qui je les veux offrir, vous penserez d’elle, tout à l’heure, quand vous l’aurez vue, qu’il n’y a point de créature plus angélique en paradis... Seulement, elle n’est pas pour vos moustaches, je vous préviens!
Qui? Quoi? Quelle était cette charade?... Une question du brigadier me tira d’incertitude.
—Ah! intervint-il, elle est donc de retour du couvent, la belle pennhérès[1] du Treztêl?
Le dénicheur de colombes n’acheva pas sa phrase.
—Chut! fit-il sourdement... Le patron!
Je regardai dans la direction du manoir. La grande barrière à claire-voie qui fermait le porche venait de s’ouvrir sans bruit et, dans la rouge lumière que le soleil déclinant prolongeait entre les fûts des ormes, un homme s’avançait vers nous, une sorte de géant balourd, un peu voûté, comme si le poids des puissantes épaules eût fait fléchir la solidité du torse. Les dehors étaient ceux d’un paysan: il portait la veste à basques des laboureurs du Trégor et les braies, nouées d’un lacet au-dessus du genou, qui étaient encore usitées à cette époque dans la région. Les ailes d’un large chapeau, d’une espèce de sombrero de feutre, palpitaient sur une couronne de cheveux bouclés, une vraie toison mérovingienne, si noire qu’elle en paraissait bleue, avec des reflets métalliques et durs, des reflets de fer ou d’acier. Sans attendre que nous l’eussions joint et que je me fusse présenté moi-même, ainsi que je m’y apprêtais, le maître du Treztêl s’arrêta, se découvrit et, saluant d’un geste à la Fontenoy qui n’était plus d’un rustre, mais du mieux stylé des gentilshommes, dit:
—Messieurs, vous êtes les bienvenus.
Je balbutiai je ne sais plus quoi... J’arrivais, tout fier de mon nouveau grade, résolu à traiter d’assez haut un petit maire de campagne, pas fâché non plus d’humilier ses parchemins moisis d’ancien hobereau avec mon récent brevet d’officier de fortune,—et voici qu’au contraire je me tenais devant lui troublé, déconcerté, presque penaud, et c’était lui qui m’en imposait! Sa taille peu commune, ce qu’il y avait, à proprement parler, d’écrasant dans l’aspect de cette vaste architecture humaine, y fut, je pense, pour quelque chose. Quoique d’une prestance fort au-dessus de l’ordinaire, j’eus l’impression que je n’étais qu’un pygmée auprès de ce mastodonte. Mais ce qui m’intimida surtout et ne laissa pas de me causer, dès l’abord, je ne sais quelle obscure appréhension, c’est la violente énergie dominatrice que trahissait le front dur, bosselé, creusé de larges sillons et tourmenté comme une mer d’orage. Les yeux, cependant, affectaient une sérénité douce, presque triste, mais où passaient des lueurs rapides et soudaines, pareilles à des irisations de courants invisibles, en eau profonde. On se sentait en présence d’un organisme exceptionnel, d’un être de haute envergure, dernier survivant de quelque grande espèce disparue. Cet homme avait en lui la force aveugle d’un élément et possédait, par surcroît, l’art de la maîtriser. Sur un théâtre plus ample, il eût, je crois, accompli des prodiges. Aux âges barbares, il eût été un incomparable pasteur de peuples...
Il ne fut certainement pas sans remarquer le mélange d’inquiétude et d’admiration qu’il m’inspirait, mais, avec une courtoisie dont je lui fus reconnaissant à part moi, il n’eut pas l’air de s’en être aperçu.