—J’ai toujours eu les meilleurs rapports avec vos prédécesseurs, reprit-il, après m’avoir tendu une main restée fine en dépit des callosités dont elle était pleine et des stigmates que le travail y avait imprimés.—Ils ne circulaient jamais de ce côté de leur pentière sans m’honorer de leur visite. Vous avez appris le chemin, lieutenant; permettez-moi d’espérer que vous ne l’oublierez plus. Nous menons ici, mes gens et moi, une existence toute patriarcale, mais le brigadier peut vous dire que notre hospitalité est aussi franche que simple et que le cidre qu’on boit au Treztêl n’est pas plus frelaté que les cœurs.
Cela fut prononcé d’une voix lente, aux inflexions sobres et nettes, moins habituée probablement à faire des avances qu’à donner des ordres. Je répondis de mon mieux, et nous franchîmes de compagnie le cintre verdoyant du portail.
C’était, maintenant, une spacieuse cour pavée, close de murailles épaisses comme des remparts que trouaient, de place en place, des meurtrières ouvrant au loin sur la campagne et sur la mer. A droite et à gauche s’élevaient les écuries et les granges. Toutes étaient surmontées de greniers immenses, ayant chacun sa porte-fenêtre munie d’une potence et d’une poulie, pour faciliter l’emmagasinement des grains et des fourrages. Par les vasistas des écuries, on entrevoyait des croupes luisantes de chevaux, touchées de l’oblique rayon du soir. Entre les piliers des granges, des charrettes légères, de massifs tombereaux érigeaient leurs brancards, rangés côte à côte comme pour une parade. Il régnait, dans tout ce «bordj» agricole, une ordonnance quasi militaire. Comme j’en complimentais mon hôte, une fugitive expression de joie passa sur ses traits.
—N’est-ce pas, dit-il, que, pour une maison déchue, elle n’a pas, en somme, trop piteux aspect?... Je vous proposerais volontiers de faire le tour du bâtiment, mais pas avant que vous ne vous soyez rafraîchi.
Et il nous entraîna vers le manoir dont le dur profil féodal, enjolivé çà et là de quelques motifs Renaissance, se dressait en face de nous, à l’autre extrémité de la cour. Un perron d’une dizaine de marches conduisait à l’entrée principale; nous le gravîmes derrière Lézongar qui, poussant un énorme vantail de chêne, s’excusa d’avoir à nous faire traverser la cuisine.
Un tapage de voix sonores et de gros rires emplissait la vaste pièce, quand nous y pénétrâmes. Mais, à notre apparition, le silence se fit instantanément et si solennel, si complet, que l’on entendit pétiller les branches sèches dans l'âtre et tinter le choc d’un bourdon contre les menus vitraux.
Nous survenions sans doute à l’heure du goûter, car toute la table—une table aussi longue que la cuisine elle-même—était garnie de convives, assis sur des bancs à dossier, devant des monceaux de lard froid et de viandes saumurées. Dans le nombre, quatre ou cinq femmes au plus, des viragos de la mer, ramasseuses de patelles pour les porcs et faucheuses de goémons. Le reste, c’est-à-dire les hommes, ne comptait pas moins de trente individus appartenant un peu à toutes les conditions, à toutes les classes. Il y avait là des pêcheurs, des artisans, des pâtres, quelques fermiers aisés d’alentour et l’aubergiste même chez lequel je prenais pension à Tréguignec. A quel propos tout ce monde? Le maître du logis prévint ma question.
—Vous tombez un jour de grand charroi, me dit-il, et dans ces circonstances-là, j’accepte avec empressement tous les concours... Songez que je fournis de l’engrais marin à plus de cinquante paroisses de l’intérieur.
Il venait de nous introduire dans une salle aux boiseries sévères que des portraits d’ancêtres assombrissaient encore de leurs figures blafardes et deux fois mortes dans leurs cadres noircis. En même temps qu’il nous offrait des sièges, il appela d’une voix retentissante: