Elle mit un doigt sur ses lèvres et hocha la tête, sans répondre. De nouveau je la suppliai:
—A qui donc vous confierez-vous, Véfa?... Ne sentez-vous pas que mon amour est encore plus grand que votre malheur?
Un instant, je me flattai de l’avoir persuadée. Elle fit mine de se pencher vers moi. Mais, comme je tendais les bras pour la recevoir, elle se recula d’un mouvement subit et, me tournant le dos, laissa tomber la mante bretonne qui l’enveloppait.... Horreur! Les cheveux aussi, les admirables cheveux d’or s’étaient écroulés avec la mante, comme si les ciseaux de quelque Parque invisible les eussent tranchés au ras de la nuque. Le cri d’abomination que je poussai fut tel qu’il me réveilla.
Vous devinez mon soulagement, lorsque, revenu au sens de la réalité, j’eus conscience de n’avoir été que le jouet d’un cauchemar. Il m’en restait cependant une impression désagréable et comme une fumée mauvaise sur l’esprit. Pour me rasséréner, je décidai de faire une sortie en mer et je commandai aux deux matelots du poste des Douanes d’armer la péniche. Le temps était à souhait: un ciel d’une légèreté délicieuse, une mer de soie, douce comme les yeux d’une femme aimée.
—Où faut-il faire cap, lieutenant? demanda l’un des marins.
A tout hasard, je répondis:
—Sur Tomé.
La fuite ailée de l’embarcation et cette espèce de griserie d'âme que l’on éprouve à se sentir emporter, d’un essor sans fatigue, dans l’espace, ne tardèrent pas à produire sur moi l’effet salubre que j’en attendais. Si je repensai à mon rêve, ce fut pour en élaguer toutes les péripéties odieuses autant qu’absurdes, et ne retenir qu’un seul point, à savoir l’aveu d’amour que j’avais fait à Véfa. J’y vis un présage infaillible, une anticipation, en quelque sorte, de ce qui ne pouvait manquer d’être, et cette idée acheva de dissiper les pernicieuses vapeurs de la nuit. Avec l’ardeur des espérances juvéniles, je me remis à caresser en imagination, dans la splendeur de cette féerique matinée, les beaux projets ébauchés la veille devant les étoiles. Car,—je n’avais plus à m’en défendre désormais,—j’aimais la pennhérès du Treztêl et, quoi que prétendît Jean-René-Marie Omnès, surnommé Treïd-Noaz, je me fis le serment qu’elle serait à moi, dussé-je la conquérir de haute lutte.
«A qui donc serait-elle? me disais-je. A quelque brute de gentilhomme-fermier peut-être, pour qu’elle s’étiole et meure dans son servage comme il est arrivé pour sa mère?... Jamais de la vie!... D’ailleurs j’ai la Providence pour moi. Si elle a fait que je rentrasse avec le grade de lieutenant dans mon pays le jour même où Geneviève Lézongar quittait le couvent, c’est qu’elle a sur nous ses desseins et qu’elle nous destine l’un à l’autre...»
J’en étais là de mon soliloque amoureux, lorsqu’une question de l’homme de barre y coupa court: