—Est-ce à la cale du Souterrain ou à celle de la Roche Verte qu’il faut accoster, mon lieutenant?
Quoi! nous étions déjà dans les eaux de l'île?... Je me passai rapidement la main sur le front, de l’air hébété d’un dormeur surpris en plein somme. La sauvage Tomé bombait, à une encablure de nous, sa croupe fauve, son dos monstrueux de bête marine, paresseusement allongée comme pour la sieste.
—A la cale du Souterrain, soit! répondis-je sans trop savoir.
Puis, l’attention soudain éveillée par le nom:
—Quel souterrain?... Il y en a donc un dans ces parages?
—Oh! son ouverture seulement, une voûte aux trois quarts éboulée, une ruine en train de s’effondrer pierre à pierre. Il y a longtemps qu’on aurait dû la démolir tout à fait. Du moins le lieutenant qui était avant celui que vous avez remplacé n’y aurait pas trouvé son triste trépas...
—Hein! Comment dites-vous?... Un officier des douanes a été tué là? demandai-je, non sans un léger frisson entre peau et chair.
—Oui. Dans une tournée de nuit, en hiver, un soir qu’il pleuvait et ventait à force, il commit l’imprudence d’y chercher refuge. Toute une semaine durant, on s’enquit en vain de ce qu’il avait pu devenir. En fin de compte, des ramasseuses de goémon aux gages de Gonéry Lézongar le découvrirent, la face et le corps écrabouillés sous un énorme bloc de granit. Il ne restait d’intact dans son cadavre que les pieds.
—Fichtre! pensai-je. Singulier pays tout de même!... Depuis qu’on n’y supprime plus les douaniers à coups de fusil, ce sont les cailloux qui s’en chargent.
Et quelle était, par surcroît, cette fatalité mystérieuse qui voulait que j’entendisse invariablement prononcer le nom de Lézongar à propos de toutes ces histoires de fraude et de mort?