Le matelot reprit:
—En commémoration de l’accident, le maire de Tréguignec a fait sceller une croix de fer dans la muraille; et la famille du défunt lui en a été très reconnaissante... Il considérait cela comme une réparation due, parce que le souterrain avait été construit par ses ancêtres...
—Ah! Est-ce qu’il va jusqu’au Treztêl, ce souterrain?
—Autrefois, oui, il mettait l'île en communication avec le manoir. Mais, sous la Terreur, des prêtres, dit-on, s’y cachèrent pour attendre un navire qui les transportât outre Manche. Les patriotes de Tréguier, avertis par quelque espion, se rendirent aussitôt, en deux bandes, les uns à Tomé, les autres au Treztêl, et, avec des barils de poudre, firent sauter une bonne partie de la voûte, à chaque extrémité du souterrain. Les prêtres, emmurés, périrent de faim, après une longue, une épouvantable agonie. Ils étaient au nombre de trente... Les vieilles gens racontent qu’aujourd’hui encore, si quelque navire vient à passer, de nuit, à proximité de l'île, on entend leurs trente squelettes se démener en hurlant et des voix d’angoisse crier sur un ton de psaume d’église: «Miserere mei, Domine! Miserere mei!»
—Oh! pour ça, c’est la vérité! intervint Paranthoën, le second matelot, un petit «demi-soldier» à peine âgé de dix-huit ans;—le «miserere des grèves», comme on l’appelle, je l’ai entendu, moi, mon lieutenant, et de mes propres oreilles, sauf votre respect!
—Bah! fis-je, quelque farceur!...
—Excusez-moi, mon lieutenant: cela sortait des profondeurs du sable sous mes pieds... C’était à mer basse, environ les deux heures du matin; et, aussi loin que le regard pouvait s’étendre sur la plage du Treztêl, elle était vide.
—Et alors, Paranthoën?
—Ma foi, j’ai détalé... Ça n’est pas dans notre ordre de service, de nous mêler des affaires de l’autre monde, n’est-il pas vrai, mon lieutenant?
Je feignis de sourire de sa repartie et la conversation en resta là. Nous touchions, d’ailleurs, à la cale de débarquement, un musoir minuscule, fait de quelques moellons mal équarris.