Mathorel?... Il me souvint d’avoir connu, à Perros, un brigadier de ce nom, avec qui mon père, ancien capitaine au long cours en retraite, aimait beaucoup à causer. C’était un douanier de la vieille école, dur à lui-même et dur aux autres. Il exhibait avec orgueil un pistolet d’ordonnance qui avait, à l’entendre, «escoffié» quinze fraudeurs. On pouvait l’en croire sur parole: les gasconnades n’étaient point son fait. Il ne vivait, à vrai dire, que pour son métier, et il le pratiquait avec une passion concentrée, une sorte de rage à froid. Les nuits les plus noires et les plus tempêtueuses le trouvaient à l’affût, embusqué derrière quelque roc.

Si ce Mathorel était le même que celui dont je venais de parcourir la brève épitaphe—et je ne mis pas un instant la chose en doute,—comment accepter qu’un être de sa trempe se fût sottement réfugié dans cet abri, comme un lapin dans un trou de rencontre, sous prétexte qu’il ventait?... Un abri, lui? Allons donc!... Est-ce qu’il ne choisissait pas précisément les temps les plus affreux pour battre les grèves? Elle était de lui, cette réponse typique à quelqu’un qui lui reprochait de s’endurcir dans le célibat:

—Marié? Mais je le suis. Ma femme a nom la tempête...

Plus j’y réfléchissais, plus me semblait absurde et mensongère la version accréditée sur sa mort.

—Ah! si ce granit pouvait parler! me disais-je en frappant du plat de la main la pierre homicide, le bloc encore tout rouillé de sang sur lequel je m’étais assis.

Mentalement, je l’apostrophais:

—Non, tu n’as point tué par hasard. Tu as été l’instrument d’une volonté. On s’est servi de toi pour se débarrasser d’un homme gênant... Qui donc gênait-il? Et lui-même, pour s’engager ici, dans la nuit que tu sais, quel fut son motif véritable? Qu’avait-il appris? Qu’avait-il soupçonné?...

Telles étaient les questions qui se pressaient dans ma pensée, quand, tout à coup, des bourdonnements très légers, très lointains, et comme propagés à travers l’épaisseur des murailles, attirèrent mon attention. Je prêtai l’oreille. C’était incontestablement un bruit de voix humaines, et il ne m’arrivait point du dehors, mais des entrailles mêmes du souterrain. Les propos du jeune Paranthoën me revinrent en mémoire. Et je songeai:

—A la bonne heure! je vais donc l’ouïr à mon tour, ce fameux Miserere! Voyons un peu sur quel air il se chante.

Avec des mouvements précautionneux d’Apache, je rampai dans la direction des voix, jusqu’à ce qu’un éboulis de matériaux, probablement déterminé, en effet, par quelque ancienne explosion, me barrât la route. Une couche de varech encore humide et, par conséquent, cueilli de fraîche date, recouvrait le sol en avant de cet éboulis. Mes doigts, en s’y plongeant, rencontrèrent une dalle que la finesse et le poli de son grain me firent reconnaître, au toucher, pour du schiste. Allongé sur le ventre, j’y collai ma joue. Je n’avais pas trop mal manœuvré: c’était juste de là-dessous que montaient les voix.