Mais, quand je vins à saisir la plume, mes doigts furent pris d’un tel tremblement que je la laissai retomber, d’un geste inerte. J’avais la fièvre. Mon cœur, tantôt précipitait furieusement ses coups, tantôt les suspendait, étreint d’une indicible angoisse. Une sueur glacée me baignait les tempes et j’éprouvais une envie maladive de pleurer,—de pleurer comme un enfant, comme un lâche...
Lâche! Il me sembla que le mot venait d’être prononcé par quelqu’un d’invisible, derrière ma chaise. Dans un sursaut de révolte, toutes mes énergies se roidirent; ma tête recouvra soudain son calme, mon esprit, sa lucidité; et ce fut d’une main assurée que je commençai de rédiger ce que je vais vous dire. Les termes m’en sont aussi présents à la mémoire que si j’avais le libellé même sous les yeux.
«Capitaine,
»J’ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants que des circonstances fortuites, trop longues à énumérer, m’ont permis de découvrir. Je ne me cache pas qu’ils vous paraîtront, à première lecture, peu vraisemblables, étant donné que le ressort de Tréguignec passe, depuis des années déjà, pour ne compter plus un fraudeur.
»Et certes, à consulter nos registres, on n’y relève, dans un intervalle de près d’un quart de siècle, que quatre procès-verbaux, tous dressés contre un seul individu, un contrebandier d’opéra-comique, du nom de Jean-René-Marie Omnès, qui se proclame lui-même unique de son espèce, et, à ce titre, mériterait presque un brevet. Par ailleurs, rien que des marins vivant le plus honnêtement du monde du produit de leurs casiers à homards, des fermiers, qui n’ont souci que d’arracher quelques boisselées d’orge ou de seigle à leurs champs pierreux, un petit nombre de propriétaires, enfin, menant, dans leurs gentilhommières à tourelles, une existence semi-rustique, semi-bourgeoise, et ne se hasardant guère hors de chez eux que pour se rendre, le dimanche, au sermon.
»Hier encore, mon capitaine, j’avais foi, tout le premier, dans la sincérité de ces apparences. Aujourd’hui, j’ai la certitude, sinon matérielle, du moins morale, que, d’une extrémité à l’autre de ma pantière, toute cette bordure de pays, îles et rivages, n’est qu’une immense terre à fraudeurs. Oui, fraudeurs ils sont, ces homardiers placides! Fraudeurs, ces métayers et ces pâtres! Fraudeurs, archi-fraudeurs, ces hobereaux de campagne dont quelques-uns eurent des ancêtres aux croisades et les lis de France mariés aux hermines de Bretagne dans leurs écussons! Seulement, c’est la contrebande érigée en système, d’autant plus redoutable qu’elle est plus puissamment organisée.
»Et ne m’accusez point, je vous prie, de pousser les choses trop au noir. J’ai la preuve qu’elle existe, cette organisation, et qu’elle fonctionne, depuis des années, avec la régularité silencieuse d’une force occulte, merveilleusement conduite et disciplinée.
»Représentez-vous une société secrète qui aurait toute une population pour affiliée ou pour complice. Ceux qui n’y entrent point par intérêt se solidarisent avec elle par peur. Son siège principal? Un manoir retiré, vaste comme une citadelle, qu’une voie souterraine, soi-disant comblée, relie, par l’intermédiaire des îles, à la haute mer, et d’où rayonnent vers les plateaux de l’intérieur des routes à l’ordinaire peu fréquentées. Son chef? Un homme insoupçonnable, héritier d’un prestige souverain, porteur d’un des plus grands noms de l’histoire locale, magistrat rigide et paternel tout ensemble, très craint et très aimé, né, du reste, pour commander, et doué, comme pas un, pour se faire obéir; les muscles d’une magnifique bête de proie et le cerveau d’un dompteur d'âmes; quelqu’un, enfin, qui avait en lui l’étoffe d’un conquérant, mais qui, n’ayant pas trouvé les circonstances à sa taille, est tombé au rôle de bandit. L’association qu’il dirige, c’est lui qui l’a conçue, au moins sous sa forme actuelle, et c’est lui qui la maintient, lui qui la fait prospérer.
»Avec une entente quasi géniale des conditions nouvelles exigées par des temps nouveaux, il a substitué l’action collective à l’initiative dispersée et tout individuelle des anciens fraudeurs. La fraude, jusqu’à lui, n’était qu’une aventure que chacun affrontait à ses risques et périls: il en a fait une entreprise commerciale, savamment réglée. Plus de pauvres hères guettant au creux des roches, sous l’embrun, pendant des nuits interminables, une barque souvent attendue en vain. Surtout, plus de coups d’escopette échangés avec les malencontreux douaniers. Non: le travail en commun, pratiqué à la façon d’une honnête industrie, sans bruit et sans esclandre. On est une «maison» anonyme; on a ses courtiers à l’étranger; les navires viennent à jour fixe; en un tour de main les marchandises sont déchargées, emmagasinées dans de prétendus greniers à fourrages, puis expédiées sur toutes les directions, en des voitures du modèle le plus neuf, qui sont censées approvisionner d’engrais marins les paroisses lointaines. Là sont les dépôts et les comptoirs de vente. Une fois l’an, le patron de la société les visite, contrôle les opérations faites et centralise les fonds perçus. Après quoi, dans une assemblée générale des actionnaires de marque, il distribue à chacun sa quote-part, au prorata des bénéfices. N’est-ce pas, que la combinaison est admirable?
»Les douaniers, cependant, attardés aux antiques routines, continuent de fouiller la côte en quête du fraudeur classique que l’on surprenait piteusement courbé sous quelque sac de tabac ou sous quelque barillet de rhum. Et, comme ils n’en découvrent même plus l’ombre, ils en arrivent tout naturellement à conclure que c’est fini de la fraude. Tout conspire, du reste, à le leur faire croire. Des gens, peu suspects de vouloir rendre hommage à leur zèle, vont geignant d’un ton de Jérémies: «La race des fraudeurs est morte: les gabelous l’ont tuée!» Tel est cet Omnès, surnommé Treïd-Noaz. A l’entendre, il est le contrebandier suprême, et, sans lui, notre office en ce pays aurait perdu toute raison d’être. Le vrai, c’est qu’il est gagé sous mains à l’effet de jouer ce personnage. Il est le compère payé pour amuser la galerie, avec mission de se faire pincer de temps à autre, pour que la duperie soit plus complète. Il est celui qui se fait arrêter pour que les autres «travaillent» librement. Mais cela, nos hommes ne le savent point, et moi-même je l’ignorerais encore, si le hasard ne me l’eût appris.