—Ses frères? Ptt'!... Des gringalets, en comparaison,—des mortels ordinaires, des gens comme vous et moi, lieutenant, soit dit sans vous offenser. C’est à peine s’ils lui arrivaient aux épaules.
—Vous les avez connus, Quéméner?
—Oh! de loin seulement. Ce n’était déjà rien de bon, à l’époque. Tout le jour à chasser et toute la nuit à battre les cartes, sans compter le reste. Très «ancien régime», quoi!... Je n’étais pas ici depuis cinq mois que j’apprenais un beau matin qu’ils avaient filé au diable, sur l’injonction de Gonéry, lui laissant chacun, pour adieux, une quinzaine de mille francs de dettes à payer... Quelqu’un qui les a vus de près, eux et leur séquelle de fripons et de gourgandines, tenez, c’est votre logeur. Ils avaient adopté sa maison pour leurs ripailles. Questionnez-le à leur sujet: il vous en dégoisera, des histoires vertes, sur Thomas et sur Barthélémy Lézongar!
Je répétai après lui, comme pour mieux retenir les deux noms:
—Thomas et Barthélémy, dites-vous?
—Oui, lieutenant. Mais si vous voulez que l’aubergiste vous entende à demi-mot, parlez-lui plutôt de Thos et de Barthel. C’est ainsi qu’on les désignait communément.
Un flux de sang m’était monté au visage. Je m’empressai de me moucher avec force.
—Fichtre! déclarai-je, voilà le serein. Bonne nuit, brigadier!
—Bonne nuit, mon lieutenant!
Rentré dans ma chambre, je m’y enfermai à double tour. Le moment était venu de mettre un peu d’ordre dans le tumultueux chaos d’idées qui, tout l’après-midi, m’avait bouleversé le crâne. Persuadé que le meilleur moyen de me les préciser à moi-même était de les fixer par écrit, sous la forme d’un rapport à mon chef immédiat, je m’installai à la méchante table d’auberge qui me tenait lieu de bureau de travail, et, sur son bois tout maculé de taches vineuses, j’étalai une large feuille de papier à lettres administratif et me disposai à écrire.