—Une pêche miraculeuse, cette semaine... à pleins casiers!... Nous avons eu cent cinquante bêtes, tant moyennes que grosses, pour notre seule part. C’est même pourquoi Jean n’a pu m’accompagner au baptême. Il est allé vendre le poisson.

—Au Conquet?

—Non. A l’Ile des Saints. Il y a là-bas des mareyeurs qui paient plus cher...

Ils n’avaient rien de fort attrayant, ces propos. Je les écoutais néanmoins d’une oreille amusée. La voix admirablement timbrée de l'«îlienne» avait quelque chose de magique et d’ensorcelant. C’était un pur charme de l’entendre: elle ne parlait pas, elle chantait. Puis, toute sa personne réalisait, sans qu’elle s’en doutât, un idéal si parfait de grâce simple, de souple harmonie, de rare et d’indéfinissable beauté!... Qu’elle dît n’importe quoi, qu’elle s’oubliât en n’importe quelle pose, elle était sûre de plaire et de captiver. On ne pouvait se défendre de contempler en elle une de ces merveilleuses architectures humaines qui sont comme le chef-d'œuvre d’une race. Et cela, il n’était pas jusqu’à Miniou, ce roulier des flots, qui ne le sentît à sa façon, car, avant de regagner son poste sur la dunette, il me chuchota au passage, assez haut cependant pour que Marie-Ange n’en perdît pas un mot:

—Vous avez de la chance, un premier voyage... Vous aurez vu la «Fleur d’Ouessant»!

L’image était d’une justesse frappante. Fleur de jeunesse, en effet, fleur de santé, de lumière et de joie, fine et robuste églantine sauvage, épanouie aux jardins de la mer. Les yeux la respiraient comme un parfum. On éprouvait, à la regarder, je ne sais quelle impression de fête, de vie libre, souriante, reposée, sans rien de factice ni de troublant. Et qu’elle était donc bien à sa place, sur ce rouf de navire, avec une voile éployée frémissant au-dessus de sa tête, et, tout à l’entour, l’immense horizon marin, débarrassé maintenant des dernières brumes, où, dans la gloire discrète d’un matin d’automne, le jour montait!

La ligne du continent, vers l’est, se découpait en un âpre relief, avec une netteté d’eau-forte. Un mince liséré d’or pâle dessinait jusqu’en ses moindres saillies l’échine sombre des grands promontoires lointains. Toute l’énergie à la fois tenace et stérile de la terre bretonne se révélait dans ces hautes masses, sabrées d’entailles profondes, et que la pourpre des porphyres marbrait de taches ensanglantées. Corsen, Kermorvan, Saint-Mathieu, d’autres pointes encore barraient les confins de l’espace, pareilles à d’énormes carènes où des figures énigmatiques de roches s’érigeaient en guise d’aplustres. Leurs ombres, balancées par la houle, ondulaient doucement à leur pied. Elles nous suivirent quelque temps de la sorte; puis, le soleil ayant franchi leur crête, elles fondirent, comme consumées par l’incendie céleste, et nous n’eûmes plus dans les yeux que l’éblouissement divin de la mer.

Qui peindra jamais avec des mots la magie d’un lever de soleil sur l’océan? Des irisations merveilleuses couraient à la cime des vagues. Nous nous faisions l’effet de voguer sur des eaux féeriques, à travers un amoncellement invraisemblable de pierreries en fusion. On eût dit un satin transparent, déroulé à l’infini, une de ces étoffes dont parlent les contes, qui sont tissées avec des rayons et constellées de gemmes par myriades.

Je regardais en extase, comme si j’eusse été admis à contempler pour la première fois la fête de lumière que donne au monde le soleil naissant.

—Est-ce assez beau, cela! s’écria Marie-Ange.