La pièce où je venais de pénétrer à sa suite était un grenier bas et voûté, appuyé sur de lourds contreforts, sans fenêtres d’aucune sorte, et que de grandes cires de fabrication paysanne plantées dans des candélabres en fer illuminaient d’un flamboiement rougeâtre. Dans le fond, des fourrages étaient entassés, mais toute la partie antérieure avait été déblayée avec soin. Aux murs étaient accrochées des branches vertes, entremêlées de chardons des grèves et de digitales pourprées. Au centre était disposée une table supportée par des chevalets, et, tout à l’entour, sur des bancs, quelque soixante ou quatre-vingts personnages, affublés de loques sordides, conversaient, assis devant des pichets pleins, des bouteilles d’eau-de-vie non débouchées et des plats de victuailles encore intactes. Mais ce qui attirait surtout le regard, c’était, entre deux des piliers massifs où s’étayait la voûte, une statue de femme, sans mains et sans pieds, à demi engainée dans un autel barbare, et peinturlurée de couleurs criardes. Au moignon de son bras droit on avait cloué le tronçon de rame qu’il était censé tenir avant sa mutilation. Quant à la figure, vue ainsi dans cet embrasement et sous les badigeons variés qu’elle avait subis, elle était à la fois grotesque et sinistre, avec ses cheveux jaunes, ses yeux d’un bleu brutal, ses pommettes vermillonnées et ses lèvres grimaçantes, hideusement avivées d’une bave de sang. L’idole me parut digne de ses farouches initiés.

Gonéry Lézongar était allé se placer près d’elle.

—Treïd-Noaz, dit-il sur le ton du commandement, apporte le baquet d’eau de mer.

D’un mouvement unanime, tous les gens attablés se levèrent à ces paroles, ôtant qui son béret, qui sa casquette, qui son feutre, et je pus m’assurer que je les connaissais pour la plupart, ces faux mendiants, parmi lesquels il n’y en avait pas un qui n’eût champ au soleil ou barque pontée, et dont beaucoup menaient rang de notables non seulement dans la paroisse, mais dans le canton. Ils avaient, d’ailleurs, sous leurs haillons de commande, la mine la plus prospère et, sauf quatre ou cinq vieillards grisonnants, tous étaient de beaux hommes dans la vigueur de l'âge, constituant un état-major de choix au chef qui les avait groupés. Celui-ci, après avoir reçu des mains de Treïd-Noaz le baquet réclamé, prit un rameau de varech qui y trempait en guise de goupillon et, l’élevant au-dessus de sa tête, du geste de l’officiant quand il va donner l'Asperges, dit en breton:

—Camarades, notre année est close. Que ceux d’entre vous qui ont désir de s’engager pour l’année nouvelle accomplissent dévotement, comme tous les ans, le rite consacré... Les autres, qu’ils se rasseyent.

Seul un des vieillards se rassit.

—Ce n’est pas la volonté qui me manque, déclara-t-il: c’est ma force qui s’en est allée.... Que Notre-Dame de la Fraude me soit miséricordieuse!

—Amen! répondit Lézongar.

—Amen! répéta le chœur des contrebandiers.

Et tous, hormis celui qui venait d’abdiquer, se mirent à défiler processionnellement devant l’idole. Lézongar leur tendait à tour de rôle le rameau de varech: ils le saisissaient, le plongeaient dans l’eau salée et en arrosaient par trois fois le visage de la statue, de sorte qu’elle fut bientôt toute ruisselante, comme lorsqu’elle émergea des fonds marins où jadis on l’avait pêchée. L’étrangeté de la cérémonie, le sérieux des participants, l’espèce de foi sombre qui couvait dans leurs prunelles, m’impressionnèrent, quoi que j’en eusse, au point de me faire momentanément oublier que je n’étais pas dans cette scène un simple spectateur occasionnel. Mais le cri de: «Mort à la maltôte!» hurlé par toute la bande me rendit au sentiment de la situation. La voix du maire, d’ailleurs, me hélait: