—Au bout de la table, en face de moi, compagnon, disait-il.

Les autres avaient repris leurs places sur les bancs. Je m’avançai jusqu’au siège qu’il m’indiquait, il poursuivit:

—Et maintenant, établissons notre bilan. Tu as le détail des marchandises importées, n’est-ce pas? Donnes-en lecture aux amis. Qu’ils soient juges si, de ton côté comme du mien, les comptes sont en règle.

C’était l’invite attendue. Je n’avais plus à tergiverser. Plus rapide que l’éclair, ma pensée fit en un clin d'œil le tour des seuls êtres qui l’eussent occupée, vit ma mère au seuil de la petite maison de Perros, et Véfa, tout auréolée d’or pâle, sous les grands figuiers ombreux... Puis, sans hâte, avec une tranquillité, un détachement aussi complets que si c’eût été quelque autre qui se fût exprimé par ma bouche, je commençai:

—Des comptes? Nous en avons, en effet, à régler, Gonéry Lézongar, mais un peu différents de ceux que vous croyez.

Et, me reculant de quelques pas, j’arrachai mon masque de la main gauche, tandis que, de la droite, je sortais mon revolver. Vous imaginez le coup de théâtre!...

—Malédiction de Dieu!... Le chef des maltôtiers! vociféra Treïd-Noaz.

Partie des fraudeurs s’étaient jetés sous la table; partie demeuraient cloués à leur banc par la stupeur. Mais le plus grand nombre avaient bondi de rage et déjà fonçaient sur moi, le cou rentré, les narines frémissantes, en une sauvage bousculade de taureaux affolés. Je vis tournoyer des bâtons, briller des couteaux; une volée de bouteilles et de pichets vint s’écraser contre le mur, au-dessus de ma tête.

—Qui me touche est mort! m’écriai-je, le doigt sur la gâchette de mon arme.

—Mort toi-même, chien de gabelou!... A mort!... A mort!...