—Moi? Où ça?

—A Guernaham, donc!

Emmanuel se sentit devenir tout pâle. On lui eût porté un coup de poing entre les deux yeux, en plein visage, qu’il n’eût pas éprouvé une commotion plus violente. L’autre, attentif seulement à bourrer sa pipe, continua d’un ton calme:

—Je prévoyais cela. Depuis les funérailles de Dagorn, il n’était guère de jour qu’il ne m’interrogeât sur Guernaham, sur la contenance du domaine, sur la valeur des terres et celle du bétail... Quand, au carrefour des Cinq-Croix, il a tiré sur la bride de la jument pour la lancer dans la descente de Saint-Sauveur, je me suis dit: «Ça y est: il va nouer commerce avec la veuve!» Il faut croire que sa conversation n’aura point paru déplaisante, puisqu’elle dure encore, la nuit tombée. Qu’est-ce que tu en penses, camarade?

—Rien, sinon que Renée-Anne n’est peut-être pas assez guérie de son premier mari pour avoir tant hâte d’en prendre un second.

—Le Menguy est beau garçon et, comme il a été aux écoles de la ville, il sait la manière de parler aux femmes... Ça te vexe donc, que tu te lèves?

Le charrueur, un peu nerveux, venait de vider son verre d’un trait, Marzin poursuivit:

—Certes, tu as tout à gagner à ce que le veuvage de ta maîtresse ne finisse jamais... Il est plus agréable de commander que d’obéir... Mais Renée-Anne a vingt-deux ans et Guernaham, si j’ai bonne mémoire, compte sous blé, sous taillis et sous lande, plus de cinquante journaux... Va, si ce n’est pas Menguy, ce sera un autre!

—Soit, conclut Emmanuel. En attendant, j’ai mes bêtes à soigner... Bonsoir, Marzin!

—Bonne chance, Prigent!