C’était, dehors, une douce nuit d’arrière-saison, ouatée de petites nues floconneuses, avec des trous de ciel, d’un bleu d’ardoise, où clignotaient des lueurs d’étoiles. Le charrueur traversa rapidement la place, contourna le mur du cimetière, et, les dernières maisons de la bourgade dépassées, s’arrêta brusquement pour respirer avec force, humant l’air de tous côtés, comme indécis sur la direction à prendre. Le chemin de Guernaham s’amorçait à droite, entre deux hauts talus au-dessus desquels s’arrondissaient en voûte des frondaisons encore touffues de chênes nains et de coudriers. C’est par là qu’il rentrait d’habitude, pour être plus vite rendu à la ferme. Mais, cette fois, au moment de s’y engager, le cœur lui faillit. Il songea qu’il allait peut-être s’y croiser avec le fils de Rozviliou, et cette idée lui fut pénible. Il se sentait une colère sourde contre cet homme dont, quelques minutes plus tôt, il soupçonnait à peine l’existence.
—C’est étrange, se dit-il, je n’ai pas bu de quoi troubler la cervelle d’un oiseau et j’ai pourtant comme une fureur d’eau-de-vie dans les veines. Le mieux est de faire le grand tour, par les champs. La fraîcheur me calmera.
Il poussa plus avant, sur la route vicinale de Saint-Sauveur à Lannion, jusqu’à un échalier de pierre par où l’on pénétrait dans les cultures. Ses pieds baignèrent dans l’humidité des gazons. Des chanvres qu’on avait laissés en terre pour porter graine lui frôlèrent le visage de leur rosée. Peu à peu, la marche détendit ses nerfs et la vertu apaisante des choses nocturnes agit sur sa fièvre à la façon d’un baume. Ses pensées se tassèrent en lui, comme les tranquilles nuées d’argent, là-haut, dans la profondeur du ciel automnal; et, tout en cheminant, il se raisonna... Pourquoi donc en voudrait-il au Menguy? Est-ce que ce n’était pas le droit d’un chacun de fréquenter à Guernaham?... Il y faudrait peut-être sa permission maintenant!... Qu’avait-il, dans la maison, qui fût à lui? Ses hardes, et voilà tout! Un maigre baluchon de domestique qu’il avait apporté à la main, noué dans un mouchoir, et qu’il remporterait de même, un jour à venir, quand on n’aurait plus besoin de ses services!... Alors! de quoi se mêlait-il?
—Va, si ce n’est pas Menguy, ce sera un autre!...
Cette phrase de Jean Marzin lui frappa de nouveau l’oreille, comme chuchotée par les esprits invisibles de la nuit. Il se la répéta mentalement, à plusieurs reprises, oh! sans animosité (il n’en avait plus contre personne), mais avec un sentiment si douloureux qu’il lui sembla que cela lui faisait mal dans tout l’être. Un autre!... Un autre!... C’était pourtant certain que, tôt ou tard, Renée-Anne se remarierait avec un autre. Et cet autre ne serait pas lui!... Du coup, il vit clair dans l’inexplicable tristesse qui, depuis des semaines, depuis des mois, lui assombrissait l'âme. Une sorte de percée lumineuse se fit en lui, pareille à ces puits de firmament, constellés d’astres, qui s’ouvraient entre les rebords immobiles des nuages, au-dessus de sa tête. Ce fut comme le jaillissement impétueux d’une eau souterraine, d’une source cachée. La somnambule d’auprès de la fontaine avait dit juste: il aimait... Guernaham, les labours, les bêtes, qu’ils devinssent le lot de n’importe qui, cela lui était égal. Mais, Renée-Anne, si on le privait d’elle, il n’avait plus qu’à mourir!
Par bonheur, il avait atteint l’aire de la ferme, car il n’aurait plus eu la force d’aller. Une meule de foin était là, creusée à sa base en forme de grotte, à cause des brassées de provende qu’on en tirait journellement pour les chevaux. Emmanuel s’y blottit, et, enfoui dans la litière odorante, se mit à sangloter désespérément comme un orphelin sans demeure, comme un pauvre enfant perdu.
IV
—Vous seriez mieux dans votre lit pour cuver le vin du pardon, disait une voix de femme, un peu tremblante, avec quelque chose, dans l’accent, de sévère et de contristé tout ensemble.
Le charrueur écarta l’énorme chien de garde qui lui promenait la langue sur la face, léchant ses larmes, secoua le foin qui s’était accroché à ses vêtements et se tint debout devant Renée-Anne. Elle était éclairée comme d’un nimbe par la lune dont le disque bleuâtre commençait à dépasser la cime des pins plantés en bordure de l’aire, pour la protéger des vents d’est. Droite et mince en sa longue robe noire et sous son grand châle de veuve, elle reprit:
—Quand j’ai vu que la nuit s’avançait, j’ai craint qu’il ne vous fût arrivé malheur. Alors, j’ai détaché Turc et je lui ai dit: «Cherche!» Il y a plus de deux heures que votre soupe vous attend auprès du feu. Vous êtes comme les autres, paraît-il: boire vous empêche d’avoir faim.