—De l’Armor trégorrois.
—Le pays du pain blanc, à ce qu’il paraît...
Je n’eus point à m’excuser de l’avoir blessée involontairement. Convaincue de la pureté de mes intentions, elle avait repris son sourire. Ces Bretonnes des îles ont une âme changeante comme leur mer. Marie-Ange se mit à m’interroger sur le Trégor qu’elle ne connaissait que par ouï-dire, mais qu’elle se représentait comme une terre de délices, une terre fortunée, blonde d’épis, toute bruissante du murmure des feuillages et du chant des ruisseaux. Puis vint le tour de sa patrie à elle, la Thulé des Gaules, la sauvage et poétique Eûssa.
—Dans un instant, prononça-t-elle, vous la pourrez embrasser toute.
Ce ne fut d’abord qu’une estompe légère, à peine indiquée sur l’horizon et qui tremblait, indécise, dans les fonds vibrants du ciel. Peu à peu l’image se précisa, se matérialisa en quelque sorte. Une arête hardie courut parallèlement à la ligne des eaux. Des détails colorés surgirent, des pans de granit ouvragés comme des bas-reliefs colossaux et couronnés d’une frise d’herbe rousse. Cela donnait l’idée d’une gigantesque table de gazon portée sur de formidables assises de pierre et faisait penser à quelque autel primitif, dédié par des prêtres barbares au culte du vieil Océan.
III
Ouessant n’a que deux ports accessibles; les marins font cap sur l’un ou sur l’autre, selon les vents. Ils sont situés chacun à une extrémité de l'île: au sud-ouest, Porz-Paul, au nord-est, le Stif. C’est à ce dernier que nous accostâmes. Il s’ouvre entre de hautes parois verticales, deux murs de falaises en surplomb qui y entretiennent une pénombre éternelle. Une cale est bâtie au fond de ce fiord minuscule. Cette cale et une baraque en appentis abritant le bateau de sauvetage, c’est tout le Stif. Une demi-douzaine d’Ouessantines y guettaient notre arrivée, rangées près d’une chaloupe hors d’usage, en cette attitude triste et avec cet abandon résigné des membres qu’ont les îliennes au repos. Marie-Ange leur cria:
—Bonjour, les filles!
Leurs traits s’animèrent et, comme tantôt les pêcheurs de Molène, elles dirent d’une voix joyeuse:
—Eh! c’est Marie-Ange!