—Le cadeau!... fit la jeune femme dont les joues pâles se colorèrent d’une rougeur subite. Je n’ai, s’il te plaît, de cadeaux à recevoir ni du fils Menguy, ni de personne.
—Il n’y a pas d’autre nom pour désigner une offre aussi invraisemblable, prononça le charrueur, ou bien il faut que l’aîné des Rozviliou soit un benêt.
Son irritation de tantôt lui était revenue et vibrait, malgré lui, dans sa voix. Renée-Anne fixa sur lui ses beaux yeux graves.
—Tu m’étonnes, dit-elle. Est-ce que tu subirais les influences de la lune, par hasard?... J’ignore ce que tu peux avoir contre Jérôme Menguy. Je l’ai trouvé, quant à moi, d’une tenue parfaite et d’une conversation fort agréable. C’est au moins un homme bien appris. On voit qu’il a reçu de l’instruction et qu’il lui en est resté quelque chose. Ce n’est pas pour dire, Emmanuel Prigent, mais il serait à souhaiter qu’il y eût dans nos campagnes beaucoup de paysans comme celui-là.
—C’est assez pour toi qu’il y en ait un! ricana le laboureur.
Chacune des phrases de Renée-Anne avait pénétré en lui jusqu’aux fibres profondes, irritant sa plaie secrète, son amour douloureux et saignant. Il ajouta le plus posément qu’il put avec un calme affecté:
—Tu voudras bien, je pense, me garder cet hiver encore à Guernaham. L’hiver est une mauvaise saison pour se placer... D’ailleurs, la loi ne te permet pas de te remarier avant la Pentecôte.
Rencognée dans l’embrasure de la fenêtre, Renée-Anne écoutait son cousin sans comprendre. A quoi tout cela rimait-il? Les dernières paroles enfin l’éclairèrent. Une stupeur attristée se peignit sur son visage et deux larmes tremblèrent à la pointe de ses grands cils. Mais elle se ressaisit aussi vite et, d’un violent effort, maîtrisa son émotion.
—Emmanuel, déclara-t-elle d’une voix ferme, quand nous avons fait nos conventions, je t’ai dit: «Tu auras tout pouvoir sur les hommes et sur les travaux des champs». Il ne me souvient pas que je t’aie chargé du soin de ma conduite. Mêle-toi donc de ce qui te regarde. Je t’ai choisi pour être mon chef de culture, non pour être mon confesseur. Je te croyais plus de sens et un cœur moins brutal. Il m’avait semblé remarquer en toi une générosité native qui t’élevait à mes yeux au-dessus de ton état. Mais il y a décidément un savoir-vivre qui ne s’apprend ni à la caserne, ni au labour. Tu m’as outragée grossièrement. A cause de ton ignorance des usages, je te pardonne. Seulement, tiens-toi pour averti. Une autre fois, je ne pardonnerais plus... Et maintenant, va te coucher. J’entends que, demain, au chant du coq, il y ait quatre charretées de paille en route pour Rozviliou.
Le charrueur n’essaya pas de répliquer. Il avait la tête brûlante et vide, la gorge serrée, la vue si trouble qu’il n’aperçut même pas la lanterne allumée que Renée-Anne lui tendait. Il sortit de la cuisine en chancelant, suivit le couloir à tâtons et, la porte tirée derrière lui, se laissa tomber sur les marches extérieures. Il n’avait plus ni sentiment, ni pensée. C’était comme s’il eût assisté, mort lui-même, à la mort, à la fin de tout. La nuit muette, la mélancolique nuit d’automne où fermentaient de vagues odeurs de moisissure et de décomposition lui apparut comme un sépulcre immense et les astres, là-haut, avec leurs dures et froides lueurs d’acier, lui firent l’effet de clous épars dans le couvercle d’un vaste cercueil.