Soudain, de l’autre côté de la muraille, dans la maison, une voix douce commença:
—Ma Doué, mé gréd fermamant[3]...
C’était Renée-Anne qui récitait ses «grâces», avant de se mettre au lit. D’une lèvre machinale, il répondit: Amen! Puis à travers le tapis de fougères séchées qui jonchaient la cour, il gagna l’écurie.
V
La Saint-Sauveur clôt l'ère des pardons, dans cette région fromentale du Haut-Trégor qui fait lisière entre les dernières pentes des monts d’Arrée et les plateaux ondulés du «pays de la mer». Passé la Saint-Sauveur, adieu les réjouissances! Les «mois noirs» sont proches. Dans les fermes aisées, les domestiques les voient venir, non seulement sans appréhension, mais avec un secret plaisir. L’hiver est, pour eux, le temps du repos. S’il coupe court aux divertissements publics, aux assemblées en plein air, il est aussi le père des journées brèves et des longues soirées paisibles au coin du feu. Les semailles terminées, à vrai dire on ne travaille plus: on «bricole». Quelques talus à réparer avant l’époque des grandes pluies, les routes à empierrer, les chaumes des toits à consolider contre les rafales, le lin sec à broyer dans la grange, c’est à peu près toute la besogne, depuis les glas de la commémoration des Défunts jusqu’à la Procession des cierges, à la Chandeleur. La nuit, libre à chacun de dormir, s’il lui plaît, ses dix heures d’affilée. Dès la tombée des ténèbres, la soupe est sur la table, ou bien la chaudronnée de bouillie, sur son trépied de bois, au milieu de la cuisine. Après le repas, la prière en commun, ainsi qu’aux vieux âges patriarcaux. Puis, qui veut se retire. Le plus souvent, on préfère veiller avec les maîtres.
Elles sont le charme de la vie rustique, en Bretagne, ces veillées, et la manifestation peut-être la plus significative de l’antique esprit des clans. Il n’y a pas, en effet, que les gens de la maison à y prendre part. Toute demeure de quelque conséquence devient un lieu de rendez-vous traditionnel pour les paysans moins fortunés d’alentour. On s’y achemine par bandes, de tout le parage. Les hommes apportent du chanvre à éfibrer, les femmes arrivent leur fuseau à la main et la quenouille attachée par un ruban sous l’aisselle. Chacun s’installe où il trouve place. Quiconque se présente est le bien accueilli. Il n’y a d’exception pour personne, pas même pour les mendiants en quête d’un gîte ni pour la race aventureuse des colporteurs de chansons ou des marchands d’images. A tous la ménagère dit, sur un ton en quelque sorte sacramentel:
—Prenez un escabeau et approchez-vous du feu.
Ce sont de véritables assises nocturnes, et qui ne laissent pas d’avoir une certaine solennité. Nul ne parle qu’à son tour, et s’il y est invité par le maître du logis. Celui-ci préside avec une simplicité débonnaire, du fond de son fauteuil de chêne massif, érigé comme un trône à l’un des angles du foyer. De temps à autre, durant les intervalles de silence où l’on bourre les pipes, il cligne de l'œil à sa femme pour qu’elle fasse circuler, dans l’écuelle de terre jaune, le cidre chaud, délieur de langues...
L’hiver d’avant, à Guernaham, on n’avait guère eu de cœur à veiller. La présence de Dagorn, les soirs où il ne s’oubliait pas dans les auberges mal famées des environs, était pour tous une cause de gêne, sinon d’épouvante. On tremblait sans cesse qu’il ne se livrât à quelque excentricité dangereuse. N’avait-il pas eu l’idée, une fois, par manière de plaisanterie, de mettre le feu à la veste en peau de mouton du pâtre? Absent, il terrorisait encore les âmes. C’est à peine si l’on osait respirer, dans la crainte de le voir entrer tout à coup, les yeux hagards, le bâton levé, en proie à toutes les démences de l’alcool. D’ailleurs, n’aurait-on pas eu cette angoisse, la pâle et silencieuse figure de Renée-Anne, abîmée en d’amères songeries, eût suffi à bannir des veillées de Guernaham toute expansion et toute joie. L’ombre de sa tristesse gagnait autour d’elle tous les visages, et l’on baissait la voix, pour échanger de rares propos, comme dans la chambre d’un agonisant ou d’un mort.
Il n’en allait plus de même cette année, Dieu merci! Le stupide et monstrueux Dagorn gisait à cette heure dans le cimetière du bourg, enfoui à plusieurs pieds de profondeur, sous une énorme dalle de granit bleu dont le tailleur de pierre qui l’avait sculptée avait dit, en la cimentant: