—Du diable si celle-ci ne le maintient pas en repos pour jamais!
Quant à la veuve, si elle avait encore un peu son air de fleur qu’un sabot de rustre a froissée, on la sentait toutefois redressée à demi, riche déjà d’une sève nouvelle et ne demandant qu’à s’épanouir... Dès qu’on sut dans le quartier que les veillées d’hiver étaient commencées à Guernaham, les gens accoururent; et non seulement ceux du voisinage, mais quantité d’autres, des points les plus éloignés. Beaucoup de jeunes hommes, dans le nombre, des fils de bonnes familles paysannes, déserteurs de leurs propres manoirs. Ceux-là, les servantes se faisaient un malin plaisir de les taquiner à mots couverts:
—C’est donc que notre chandelle éclaire mieux, s’informaient-elles, ou qu’il fait plus chaud à notre foyer?
Personne, au reste, n’ignorait qu’ils venaient pour les beaux yeux de la veuve, avec le secret espoir qu’elle finirait bien, un jour ou l’autre, par se décider en faveur de l’un d’eux. Elle les recevait le plus obligeamment du monde, en maîtresse de maison qui connaît ses devoirs, mais sans jamais se départir à leur endroit de ses façons de «demoiselle» un peu fière, qui excluaient par avance toute familiarité. Cette réserve, loin de les mécontenter, stimula leur zèle; ils n’en furent que plus assidus. La patience est une vertu bretonne. Puis, quoi qu’il advînt, c’étaient toujours quelques bonnes heures à passer; le lieu était confortable, la compagnie récréative, et le cidre de Guernaham réputé à juste titre pour être le meilleur du canton.
Seul, Emmanuel Prigent s’abstint de paraître à ces réunions. Pourquoi? Il en avait donné à Renée-Anne une raison assez médiocre. C’était peu de jours après la fameuse nuit du pardon de Saint-Sauveur,—des jours pendant lesquels ils s’étaient renfermés l’un vis-à-vis de l’autre, lui, dans un mutisme sombre, elle, dans une attitude distante et presque glacée. Brusquement, un samedi soir, le premier samedi de novembre, comme il rentrait avec les chevaux, d’une lande qu’il avait entrepris de défricher, pour occuper son hiver, il avait trouvé Renée-Anne qui le guettait adossée, malgré la fraîcheur, à l’un des ormes de l’avenue.
—Emmanuel, descends; j’ai besoin de te parler.
Il avait sauté à bas de la jument qu’il montait et ils avaient cheminé côte â côte, sous les grands arbres noirs, d’où se détachaient, au moindre souffle de vent, des tourbillons de feuilles flétries.
—Voici. Bien que je ne sois guère d’humeur à me complaire en des sociétés nombreuses, je sais ce que mon rang m’impose, et qu’il y a des coutumes établies auxquelles mon deuil même ne m’autorise pas à me dérober. La porte de Guernaham sera donc ouverte, dès lundi, à quiconque y voudra veiller. Seulement, je ne suis pas encore très en état de faire les honneurs de chez moi, comme il conviendrait. J’ai pensé que, si je t’en priais, tu m’y aiderais peut-être... L’année dernière, sans toi, on serait mort d’ennui... Et puis, il est bon qu’il y ait un homme, quelqu’un d’écouté, comme toi, capable de diriger la conversation et, s’il est nécessaire, de la retenir, quelqu’un enfin qui... Bref, je te demande, tant que dureront ces veillées, d’occuper en face de moi, à droite de l'âtre, le siège vacant du maître qui n’est plus.
Contrairement à l’attente de la jeune femme qui ne doutait point qu’une telle démarche—surtout après ce qui s’était passé entre eux—ne le flattât dans son amour-propre, le charrueur avait répondu, en hochant la tête:
—Je regrette beaucoup, Renée-Anne, mais je ne puis accepter. Je n’assisterai pas aux veillées de Guernaham, cet hiver.