Les autres répondaient en chœur:

Doué ra bardono d’an Anaon! (Dieu pardonne aux Ames défuntes!)

Cette agape de famille avait un caractère vraiment solennel et, en quelque sorte, liturgique. Ronan me convia à prendre place à sa droite, à l’extrémité de l’un des bancs.

—Vous êtes dans la rangée des Le Braz, me dit-il. En face de vous est la rangée des Tromeur. D’une des branches de leur lignée est sortie ma femme... Vous est-il jamais arrivé de penser à l’ancêtre qui, le premier, porta notre nom? Quant à moi, dans mes pérégrinations solitaires, au trot de mon bidet de Cornouailles, je me suis souvent persuadé, pour me distraire de la monotonie de la route, qu’à travers l’épaisseur des temps je m’entretenais respectueusement avec lui... Il dut avoir belle prestance: le nom même qu’il nous a légué en témoigne[20]. Quel métier exerça-t-il? Fut-il terrien ou coureur des mers, pauvre ou riche, savant ou illettré? Dieu le sait, Dieu seul... En tout cas, il fut un honnête homme, car il a fait souche d’honnêtes gens. N’est-ce pas, cousin?

Je n’avais qu’à m’incliner.

—A la santé des Le Braz, conclut le pillawer.

—Et à la santé des Tromeur aussi! repartit Gaïda.

Un vieux berger à la longue barbe blanchissante, à l’aspect vénérable d’un patriarche, se leva et dit:

—Paix aux hommes sur la terre, paix aux Anaon dans la tombe!

Les pipes s’allumèrent; la bouteille d’eau-de-vie circula... Dehors, le vent s’éveillait, selon l’expression bretonne, avec la lune. Sa voix, faible d’abord et comme hésitante, peu à peu s’enfla, s’élargit, et bientôt remplit l’espace d’un formidable ronflement. Les commensaux de l’aubergiste s’étaient mis à deviser entre eux des morts de l’année; ils énuméraient les mérites de chacun, ses vertus, les particularités mémorables de son existence, les circonstances qui avaient accompagné son trépas. Cela donnait l’impression d’une sorte de litanie funèbre, improvisée verset par verset et que ponctuait à chaque pause un perpétuel: «Dieu lui pardonne».