»Il dit simplement:

»—Je sais à présent ce que vous cachez à tous, Nanna... Vos yeux sont couleur d’incendie: ils ont vu le séjour des flammes!

»Dès lors, la maîtresse de Kerzonn fut dans la paroisse un objet de curiosité et d’effroi. Non seulement on tint pour avéré qu’elle avait visité le Purgatoire, mais on donna même des détails précis sur la façon dont elle s’y prit pour mener à bien son aventure, sur les routes ténébreuses qu’elle eut à suivre, les obstacles qu’elle eut à surmonter... Tous ces bruits n’étaient pas sans arriver jusqu’aux oreilles de Nanna. A la ferme, les domestiques en causaient entre eux... Longtemps, elle feignit de ne point entendre, comme aussi de ne s’apercevoir pas qu’à l’église, le dimanche, ses voisines écartaient superstitieusement leurs chaises de la sienne, ou que les enfants, dans la rue, se la montraient du doigt en murmurant: «Voilà celle qui revient du pays des Anaon!...» Mais, au fond, elle ne laissait point d’en être émue, et la preuve, c’est qu’à la première occasion elle se défit de son beau domaine de Kerzonn pour louer, du côté de Lannédern, à six lieues d’ici, une misérable métairie de quelques arpents.

»J’ai fini. Croyez ou ne croyez pas, telle est la véridique histoire de Nanna Coadélez. On n’en parle plus guère maintenant, mais, du temps que j’étais jeune, elle défrayait encore les veillées, et j’y repense, pour ma part, à chaque fête des morts, quand surgit dans le cadre de la porte la grande forme sèche de la vieille Nann demandant à être logée... Si vous pouviez enlever le cadenas qui ferme les lèvres de cette femme, vous en apprendriez long sur le chapitre des âmes défuntes...»

Gaïda se tut, songeuse, l’ombre de ses grands cils bruns se prolongeant sur ses pommettes rosées, les mains appuyées au dossier d’une chaise, dans l’attitude qu’elle avait gardée depuis le commencement de son récit. Je lui demandai:

—Qu’a dit la vieille tout à l’heure, quand Mikaël Inizan est entré?

—Rien, monsieur. Ils font semblant l’un et l’autre de ne se plus connaître... C’est une seconde histoire, celle-là, plus mystérieuse encore que la première. On raconte qu’au moment de franchir la limite de la paroisse, Nanna invoqua l’esprit des ancêtres, cria vengeance contre le fossoyeur, le maudit dans son corps et dans ses facultés. Peu après, un matin, on trouva Mikaël étendu, immobile, dans son lit, les reins cassés, les yeux hagards, la raison perdue. Les morts de Kerzonn avaient descendu les marches du cimetière pour accomplir la malédiction de Nanna.

V

Lorsque, ayant achevé mon frugal repas, je regagnai la cuisine, paysans et paysannes avaient pour la plupart vidé la place, s’étaient dispersés dans la nuit, par les fondrières de la vallée ou les âpres sentiers de la montagne. Il ne restait plus qu’une dizaine de personnes, des chefs de maison, des penn-ti, ceux-ci laboureurs des champs, ceux-là pasteurs de troupeaux, tous parents de l’aubergiste ou de sa femme, à quelque degré. On sait que la parenté bretonne a de multiples et sinueuses ramifications. Assis des deux côtés de la longue table transversale, où Ronan trônait à l’un des bouts, tandis qu’à l’autre Gaïda découpait les parts, ils mangeaient et buvaient en silence. Rarement, entre les bouchées, ils échangeaient une parole; leurs gestes mêmes, sauf le mouvement continu des mâchoires, étaient sobres et espacés... Une jarre de cidre occupait le milieu de la table. Chacun y puisait à même et, en y plongeant sa chopine, prononçait à voix haute:

Yéc’hed d’ar ré véw! (Santé aux vivants!)