»Or, une après-midi, Mikaël Inizan, qui était encore fossoyeur à cette époque, se vint asseoir près d’elle et lui dit:
»—Pauvre chère Nanna, le pays où sont les morts est comme celui que cultivent les vivants. De même que l’excès de pluie compromet chez nous le sort des récoltes, de même la surabondance des pleurs qu’on verse sur les défunts est nuisible à leur salut éternel. Nanna Coadélez, vous pouvez m’en croire: les laboureurs de ma sorte ont un sens spécial; une voix secrète les avertit de ce qui se passe au fond des trous qu’ils ont creusés; j’entends chaque nuit, quant à moi, le cadavre de votre mari qui se tourne et se retourne dans son cercueil, comme quelqu’un de très las que des morsures d’insectes empêcheraient de dormir. C’est signe que son âme n’est point heureuse en Purgatoire et je pense que c’est à cause de l’intempérance de votre chagrin.
»A ces mots, Nann, paraît-il, s’exclama:
»—Pas heureuse! dites-vous, pas heureuse!... Eh bien! dût-il m’en coûter plus que la vie, je saurai si vous avez dit vrai, Mikaël Inizan!
»Le lendemain, à l’insu de tous ses gens, elle était partie. Dans quelle direction? On l’ignorait. Et elle fut absente près d’une année. Un de ses frères dut s’installer à la ferme pour conduire les travaux. Enfin, aux approches de Noël, on la revit, mais en quel état, la pauvre! et combien différente de ce qu’elle avait été! Son frère eut peine à la reconnaître, tant elle avait changé. Sa peau si fraîche s’était racornie, ses cheveux étaient devenus tout blancs, et, dans ses yeux dont on vantait naguère la douceur, brûlait maintenant un feu sombre. De plus, il se dégageait d’elle une odeur étrange, une odeur de chair roussie... On essaya de la faire parler, mais à tous les questionneurs elle répondit: «Mêlez-vous donc de ce qui vous regarde». Les langues n’en allèrent pas moins leur train; les versions les plus contradictoires circulèrent. Cependant Mikaël Inizan, informé du retour de Nann, se rendit un jour à Kerzonn; il la trouva qui trayait les vaches.
»—Ha! ha! dit-il, je constate avec plaisir que vous avez repris vos occupations... Et votre voyage, Nanna, s’est-il bien accompli? Avez-vous de bonnes nouvelles de Pêr Coadélez, votre mari?
»—Vous, lui répliqua-t-elle sans lever les paupières, passez, s’il vous plaît, votre chemin.
»Et, comme il insistait, elle se dressa d’un bond, criant:
»—Va-t’en, fouine de cimetière! Décampe sur l’heure, ou je te fais mettre en pièces par le chien de garde.
»Elle dardait sur lui, cette fois, l’éclair irrité de ses prunelles.